correction, Culture, Lectures, Pour un monde meilleur, Traductions

« Femmes, race et classe » d’Angela Davis (1981)

Cet essai historique et politique, écrit par la légende vivante de la lutte pour les droits civiques en Amérique Angela Davis, a été traduit en français en 1983 par Dominique Taffin et le collectif de traduction des éditions des femmes-Antoinette Fouque, et réédité cette année, pour la première fois au format poche.
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Femmes, race et classe est une lecture indispensable pour comprendre la violence des rapports sociaux aux États-Unis d’Amérique, la mécanique implacable des systèmes discriminatoires, ainsi que l’infinie difficulté de coordonner les luttes pour les abolir.
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Récemment remis sur le devant de la scène par la percée du mouvement Black Lives Matter, ce livre est une mine d’or pour toute personne souhaitant se renseigner sur les mouvements des droits civiques et féministes aux États-Unis. Il met pour une fois à l’honneur comme forces historiques, non pas ceux qui ont tout pouvoir de tricoter les lois à leur avantage, mais celles et ceux qui, légalement privé·e·s de pouvoir, font pression pour les défaire et les remplacer par de meilleures.
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Avec une précision clinique et sans complaisance, Angela Davis braque aussi le projecteur sur les aspects les moins glorieux de ces luttes. Elles, qui gagneraient tout à s’unir, ont fait l’objet de calculs égoïstes visant à gagner l’une contre l’autre, plutôt qu’ensemble. Les hommes noirs jouant sur leur privilège masculin pour être admis dans le boys’ club du pouvoir d’une part, et les femmes blanches sur leur privilège racial pour se rehausser au détriment des groupes ethniques dévalorisés d’autre part, les femmes noires ont été une fois de plus les grandes sacrifiées des deux camps.
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Il s’agit d’une étude parfaite pour mesurer le chemin parcouru, depuis la privation totale de droits des personnes noires et des femmes sur le sol américain au XIXe siècle, jusqu’à l’élection ce mois-ci de Kamala Harris, première femme et personne racisée accédant à la vice-présidence des États-Unis.
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La réédition de ce titre début 2020 au format poche aux éditions des femmes-Antoinette Fouque, à laquelle j’ai eu la chance d’apporter ma contribution, a paru au moment parfait pour accompagner l’intérêt grandissant du public francophone pour ces problématiques. C’était un très grand honneur pour moi de me voir confier, dès mon arrivée au sein de la maison, la dernière étape de correction de cette traduction militante des années 1980 d’une autrice que j’admire au plus au point. J’ai pu lui rendre justice en chassant des coquilles résiduelles et en corrigeant, texte original à la main, quelques phrases rendues bancales par l’urgence éditoriale de l’époque, tout en respectant ses choix de traduction, pour le confort et la compréhension du lectorat du début du XXIe siècle.
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C’est avec plaisir et fierté que nous voyons les exemplaires de ce texte être plus que jamais demandés, achetés, partagés, offerts, et ce texte lu, analysé, discuté, chroniqué, recommandé, preuve s’il en est qu’il s’ancre profondément dans la conscience collective et l’appréhension de notre monde actuel.
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Si par mégarde vous êtes passé·e à côté, n’hésitez pas à contacter à Paris la Librairie des femmes pour recevoir ou aller chercher le vôtre !

À bientôt pour de nouvelles ondes,

Harmony

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Lectures

« La Ballade du café triste » de Carson McCullers (1951)

Il s’agit d’un recueil de nouvelles américaines d’après-guerre pour les âmes bien accrochées. Celles qui n’ont pas peur de se prendre un coup de poing en plein ventre et de voir sous leurs yeux leurs tripes répandues par terre.

Couverture rose de « La Ballade du café triste » de Carson McCullers, dans l'édition française de Stock, posée sur l'accoudoir d'un canapé avec une fenêtre en fond.
« La Ballade du café triste » de Carson McCullers, dans la traduction française de Jacques Tournier, aux éditions Stock.

Le sens de l’observation de McCullers est aiguisé, lucide et sans concession, au point de faire mal. La nouvelle « Wunderkind », au titre plein de promesses*, m’a mise à genoux.
Ce n’est sans doute pas un hasard que l’alcool coule à flots entre ces histoires, comme s’il fallait au moins ça pour parvenir à glisser de l’une à l’autre, jusqu’au plongeon dans l’alcoolisme. Les quelques dénouements (presque) heureux, d’ailleurs, reposent sur une forme de refus de la réalité, d’oblitération de la conscience, de déni.

L’écriture de l’autrice, elle, vibre d’une énergie qui contredit cette chute libre, va dans une autre direction. Phénoménale, elle anime des personnages qui exsudent une vitalité étrange et farouche.

Dans la nouvelle-titre, les descriptions au maillet du comportement de Cousin Lymon, un trickster dans toute sa superbe terrifiante, me hanteront longtemps, tandis que le combat, larvé puis ouvert, entre Miss Amelia et Marvin Macy atteint par son intensité une dimension mythologique.

Un recueil à lire, assurément, mais pas n’importe quand, dans n’importe quelles circonstances, pour soi.

À bientôt pour de nouvelles ondes,

Harmony

* Soit « L’Enfant prodige ».

Culture, Lectures

« Une mort très douce » de Simone de Beauvoir (1964)

C’est là ma toute dernière lecture du confinement. (Oui, je lis bien plus vite que je ne le rapporte ici, je gagnerai du temps sur mon retard en gardant sous silence les livres qui m’ont déçue ou déplu dernièrement. 🤫 )

Depuis un moment dans ma bibliothèque, intouché, ce livre m’est revenu entre les mains suite à une série de cauchemars qui m’ont jetée dans ses préoccupations. Lorsqu’une ombre me hante, ma seule façon de la dissiper est de m’y confronter.

De Simone de Beauvoir, sans surprise, je connaissais avant tout la philosophe. Par le récit autobiographique des derniers temps de la vie de sa mère, emportée par un cancer de l’intestin foudroyant, je découvre une autrice moins dans l’abstraction que plongée dans les multiples dimensions du vécu personnel.  Elle y gagne en humanité sans y perdre en hauteur de vue. Sa plume ne m’a jamais paru si proche, vivante et universelle qu’en acceptant de raconter son histoire intime dans sa singularité. 

Une mort très douce aborde par la narration de cet épisode douloureux, vécu par tout le monde de différentes façons, des questions difficiles à poser, comme à résoudre :

Que faire face à la mort imminente d’un·e proche ?

« Une mort très douce » de Simone de Beauvoir

Peut-on en décider comme pour soi ?

Vaut-il mieux abréger ses souffrances ? ou la maintenir en vie coûte que coûte ?

Mieux vaut-il annoncer à la personne qu’elle va mourir ? la forcer à contempler sa mort prochaine par souci de vérité ? ou bien lui épargner cette conscience pour lui rendre plus légers ses derniers instants ?

Dans quelle mesure peut-on être à l’écoute inconsciente de l’autre pour respecter son choix non formulé ?

Que sait-on vraiment des dernières volontés de quelqu’un ?

Que faire quand il agit à l’encontre de celles-ci le moment venu ?

Sait-on vraiment à l’avance la façon dont on voudra mourir soi-même ?

Je me souviens de Circonfession de Jacques Derrida, dont j’ai écouté la lecture dans La Bibliothèque des voix quelques mois auparavant : deux livres écrits autour d’un même événement, la mort de la mère, et deux façons de l’aborder différentes. Ici, la forme du récit rend le texte plus abordable. L’écriture juste, sensible, réfléchie et pudique dans la mise à nue m’a profondément touchée, ainsi que l’humilité de Beauvoir, qui admet qu’elle a alors agi à l’encontre de ce qu’elle aurait toujours cru faire en pareille circonstance.

En définitive, voici une lecture que je n’hésiterai pas à qualifier de nécessaire, quoiqu’elle puisse faire peur, car il vaut mieux réfléchir sur ce qui nous effraie que d’en être frappé·e de plein fouet sans y être prêt·e le jour venu. C’est une façon de s’y préparer en douceur et j’en sais gré à Simone de Beauvoir pour cela.

À bientôt pour de nouvelles ondes,

Harmony

édition, Culture, Traductions

« Le Mariage et l’Amour » d’Emma Goldman (1914)

Premier livrel d’une nouvelle série de traductions féministes

On pense généralement au sujet du mariage et de l’amour que l’un et l’autre sont synonymes, qu’ils prennent leur source dans le même élan, et qu’ils répondent aux mêmes besoins humains. Comme la majorité de ce qu’« on » pense généralement, cette opinion repose non pas sur des faits réels, mais relève de la superstition.

Emma Goldman, Le Mariage et l’Amour (1914)

Chères lectrices, chers lecteurs,

Il est temps de vous annoncer une bonne nouvelle : la Table d’Harmony se fait petite maison d’édition indépendante !

Ma traduction de l’essai d’Emma Goldman Le Mariage et l’Amour (1912) est désormais disponible en livrel*, aux formats Kindle ainsi qu’ePub sur Kobo, Google Play Livres et le site de la Fnac.

C’est ma première publication indépendante, créée dans une perspective militante. L’objectif est de rendre facilement accessibles en français, et à mon rythme, de courts textes critiques de figures du féminisme anglophones méconnues en France et dans le monde francophone.

Dans cet essai de 1914 de l’anarchiste et féministe Emma Goldman, le mariage est mis sur le banc des accusés, au même titre que l’exploitation capitaliste. Contrat de dupe sous l’égide des religions et de l’État, l’amour y est l’appât accroché à son hameçon et la femme le poisson préparé dès la naissance pour être consentant. L’autrice dépouille l’institution conjugale de son mysticisme romantique et de sa respectabilité au nom de la défense des droits des femmes et des enfants. Aussi farouchement critique qu’optimiste, Le Mariage et l’Amour est un plaidoyer en faveur de la maternité et de l’amour libres.

Vous pouvez d’ores et déjà télécharger votre exemplaire en ligne à petit prix, découvrir le texte dans ma traduction et me faire vos retours, toujours précieux.

Surtout, dites-moi si l’initiative vous intéresse et si vous voulez découvrir d’autres textes à l’avenir. Ce n’est là qu’un début !

Bonne lecture à tou·te·s, et que les fractales vous soient propices !

Harmony

* Oui, « livrel » est bien la traduction de l’anglais ebook. N’est-ce pas joli ? Pourquoi ne pas l’utiliser davantage ?

PS : Dernières mises à jour le 14 juillet 2020 pour la mise en disponibilité du livrel sur Kobo et le 17 juillet pour la Fnac, puis pour sa sortie sur Google Play Livres en novembre 2020.

Lectures

« Les trois vies de Hannah Arendt » de Ken Krimstein (2018)

Les trois vies de Hannah Arendt est une lecture que j’ai faite l’an dernier. Mais en constituant ma pile (presque) verte sur Instagram en soutien aux soignant·e·s qui risquent leur vie tous les jours pour soigner les plus touché·e·s par cette épidémie et toutes celles et ceux qui ont besoin de leur secours, j’ai ressorti cette volumineuse bande dessinée biographique, joli cadeau d’anniversaire, et j’en ai profité pour la refeuilleter.

J’y ai appris beaucoup d’éléments de la vie de Hannah Arendt que je ne connaissais pas encore, d’autres ont été approfondis ou m’ont été remémorés, et j’ai pris du plaisir à lire cette biographie publiée sous cette forme inattendue de la BD.

Néanmoins, j’ai trouvé que Ken Krimstein s’est moins attaché à nous retracer le cheminement de pensée de l’intellectuelle, que de nous brosser une grande galerie de portraits de tous les intellectuels juifs, exclusivement masculins, qu’elle a pu côtoyer au cours de sa vie agitée par les soubresauts de l’Histoire.

Toutefois, je ne résiste pas à l’envie de vous partager cette planche minimaliste que j’adore.

Crayonnage noir sur fond blanc avec cette touche vert bouteille, c’est un magnifique portrait d’Arendt, qui lui fait honneur : toujours entre deux feux, impossible à faire rentrer dans une case, car elle les dépasse et les contredit toutes.

Pendant que j’y pense… j’ai d’ailleurs L’Impérialisme de Hannah Arendt qui me fait de l’œil sur une de mes étagères. On n’est jamais mieux servie qu’en allant boire à la source, n’est-ce pas ? Cela fait depuis longtemps que patiemment ce livre m’attend. Vais-je finir assez vite toutes les lectures que j’ai déjà entamées pour me mettre à celui-ci avant la fin du confinement ? Mystère.

Vous le saurez tôt ou tard.

Mais pour le moment, à bientôt pour de nouvelles ondes,

Harmony