Pour un monde meilleur

Merci, Adèle Haenel

Suite au départ farouche d’Adèle Haenel, Céline Sciamma et Aïssa Maïga de la dernière cérémonie des Césars en réponse au sacre de Violeur Polanski comme « meilleur réalisateur », j’ai vu ces lettres fleurir sur un mur près de chez moi grâce à des colleuses féministes inconnues.

J’ai pris ce « MERCI, ADÈLE HAENEL » en photo, au cas où, parce les premières lettres commençaient déjà à se décoller, sans doute avec un peu d’aide…

Aujourd’hui, en allant jeter le contenu de ma poubelle de verre (mes rares sorties de confinement sont palpitantes !), je me rends compte que ça y est : des violeurs et autres agresseurs sexuels (car il n’y a qu’eux qui ont intérêt à voir disparaître ce message) ont fini leur office. Le nom d’Adèle Haenel a complètement disparu, laissant le « MERCI » à moitié déchiré.

Constat :

Même en confinement pour raison d’épidémie mondiale, il y a des violeurs qui pensent à sortir pour détruire tout ce qui pourrait remettre en cause leur petit pouvoir et les montrer dans la lumière tels qu’ils sont, et non pas tels qu’ils veulent paraître et se représenter.

Alors j’ai fouillé mon smartphone et j’y ai retrouvé le cliché pris le 11 mars, juste avant de me retrouver officiellement confinée.

Voilà, je pose ces mots là, pour les rendre de nouveau visibles. Là où les agresseurs et violeurs de mon périmètre ne pourront pas aller gratter avec leurs minables bouts d’ongles rageurs pour à la longue les effacer.

Si on les a fait disparaître, c’est que ces mots ont du pouvoir.

Merci aux colleuses. Même en confinement, la révolte continue.

Elle gronde.

À bientôt pour de nouvelles ondes,

Harmony

Lectures, Pour un monde meilleur

« Ce qu’elles disent » de Miriam Toews (2018)

Ces derniers mois, j’ai lu le roman canadien Ce qu’elles disent de Miriam Toews (Women Talking, 2018), publié en français dans la traduction de Lori Saint-Martin et Paul Gagné aux éditions Buchet/Chastel. Je vous en fais part pendant ce confinement, ainsi que d’autres lectures dont je n’ai pas eu le temps de vous parler avant.

Ce récit s’inspire des atrocités découvertes dans une communauté chrétienne mennonite de Bolivie dénoncées dans la presse dans les années 2000 : des hommes ont méthodiquement drogué et violé des femmes de leur communauté dans leur sommeil, leur faisant croire au réveil qu’elles ont été possédées par le Diable.

D’où un dilemme qui concerne beaucoup plus de monde que les branches religieuses minoritaires qui vivent en autarcie, loin du reste du monde, mais qui se pose au bas mot à toutes les femmes et tous les enfants violé·e·s et maltraité·e·s : doit-on se couper de nos racines, puisque ce sont elles qui nous mordent ? Ferait-on mieux de fuir ? Mais où trouver refuge, quand c’est dans notre refuge que l’on est agressée ? Quelles chances y a-t-il que ce soit mieux ailleurs ?

Miriam Toews, elle-même élevée dans la foi mennonite, imagine huit femmes agressées de cette communauté qui se réunissent pour décider quel parti prendre : pardonner ? partir ? rester pour se battre ?…

J’ai trouvé le rythme de l’histoire un peu long et la progression lente (mais vous avez le temps, maintenant…). Cependant, elle a le rare mérite d’aborder un sujet peu mis en lumière, car difficile à regarder en face : les violences sexuelles sont en écrasante majorité le fait d’hommes de confiance dans nos cercles proches, c’est-à-dire un crime intra-communautaire, voire intra-familial.

On touche presque une aporie. Et cette question devient de plus en plus préoccupante à une période où nous sommes prié·e·s de ne plus sortir de chez nous.

Autre point positif que je tiens à souligner, car c’était un sujet de crainte de ma part en ouvrant ce livre : non, ce roman ne vous inflige pas des scènes traumatisantes sous couvert de les dénoncer.

Soyez vigilant·e·s aux violences en ces temps d’enfermement, n’hésitez pas à appeler la police pour vous ou pour toute autre personne qui aurait besoin d’aide, et que les fractales vous soient propices.

Harmony

Lectures, Pour un monde meilleur

« La petite fille sur la banquise » d’Adélaïde Bon (2018)

Il a fallu que j’entende la voix douce d’Adélaïde à la radio et en podcast, en français et en anglais, que je la rencontre en chair et en cheveux pour que le spectre que je craignais dans ces pages se dissipe et disparaisse. Le livre lui-même est un exercice en exorcisme.

Vous connaissez déjà le sujet : les conséquences d’un viol pédocriminel, minimisé sous le terme d’« attouchements sexuels », sur la vie d’une jeune femme atteinte d’une amnésie traumatique partielle de ce crime. Il lui faudra des années pour reconstituer le puzzle, pour comprendre qu’elle n’est pas folle, que ses symptômes culpabilisants s’expliquent par les spécificités des psychotraumatismes sexuels sur le cerveau des enfants. Tout refera surface, le violeur-cambrioleur en série sera arrêté, jugé, condamné, après avoir saccagé la vie de dizaines, voire de centaines, de petites filles dans son sillage. Mais c’est elles qui remportent la guerre, malgré toutes leurs cicatrices, et en sortent la tête haute.

C’est pour cela qu’il ne faut pas avoir peur de ce trésor d’écriture : il est de ces mises en mots qui réparent, qui soulagent en remettant le monde à l’endroit. L’authenticité qui s’en dégage est un miracle absolu et c’est cette franchise qui a des vertus cicatricielles. C’est un appel aux victimes isolées pour les repêcher depuis leurs puits de solitude et leur dire, les yeux dans les yeux : « Ce ne sont pas nous, les monstres. »

La petite fille sur la banquise, tapie au fond de l’autrice, parle à travers ce livre aux autres petites filles, au fond de ses lectrices. Et c’est une des expériences les plus émouvantes que j’ai jamais vécues.

J’aurais voulu le 8 mars le dire à Adélaïde de vive voix, dans la manifestation dans laquelle nous aurions dû nous retrouver. Je n’ai pas pu venir pour raisons de santé.

Alors je partage ce ressenti ici, avec retard, en l’honneur du 8 mars que je n’ai pas fêté. Et cela me fait revivre notre défilé du 24 novembre dernier, ce torrent de rébellion joyeuse dans lequel Adélaïde et moi nous sommes retrouvées côte à côte, à soutenir une banderole dans le froid de l’hiver et à crier à pleins poumons nos slogans salvateurs, et à rire, rire, rire, avec cette « joie sauvage » des petites filles qui ne s’assombrissent pas du mauvais temps et sautent à pieds joints, de toutes leurs forces, dans les flaques d’eau.

Merci mille fois, Adélaïde. Jamais je n’oublierai.

À bientôt pour de nouvelles ondes,

Harmony

Culture, Pour un monde meilleur

Le règne des Césars

« Dans la France du début du XXIème siècle, » lira-t-on plus tard dans les livres d’Histoire, « on honorait encore publiquement les hommes violeurs et sadiques en leur attribuant des dons surnaturels, supérieurs à la moyenne, notamment dans le domaine de l’art.

Leurs œuvres faisaient l’objet de distinctions spéciales et ils recevaient plus que toute autre catégorie de la population des subsides publiques afin de poursuivre leur carrière dans des conditions extraordinairement favorables, et donc rendre effective cette prophétie auto-réalisatrice.

Ainsi, Roman Polanski, criminel violeur notoire en fuite dans son pays, reçut le financement public de la Région Île-de-France, ainsi que le soutien et la collaboration de vedettes de la culture française de l’époque, jouissant d’une grande popularité, afin de réaliser le film J’accuse, distordant les faits réels de l’erreur judiciaire la plus emblématique de France, mais néanmoins nommé 12 fois aux Césars du cinéma.

Alors que des talents cinématographiques époustouflants étaient en lice face à lui, le prix du Meilleur réalisateur fut donc attribué au seul candidat connu pour être un violeur en série d’adolescentes, dans une indifférence quasi générale.

Seules quelques femmes quittèrent la salle en signe de protestation, et quelques autres n’exprimèrent ensuite que quelques plats regrets. »

Lectures, Pour un monde meilleur, Théâtre

« Ce qu’il faut dire » de Léonora Miano (2019)

Offert à un ami togolais pour son anniversaire, lu avec autant d’intérêt par son épouse française, ce texte a vite fini entre mes mains curieuses.
Retour à l’envoyeuse.

Je l’ai commencé du bout des lèvres, à peine voisé, sur un strapontin du métro.
Je l’ai fini à haute et intelligible voix, en résonance, debout dans mon salon.
D’une traite, en poursuivant ma lecture en pleine marche.

C’est vrai que ce texte doit être dit, doit être prononcé, mis en voix, incarné, traverser le corps entier, porté par le souffle des poumons pleins jusqu’à la bouche.

Il faut trouver la vibration commune, se confronter à comment infléchir le son des variations typographiques inscrites en noir sur le blanc de la page.

Par la langue, il faut que ça atteigne le cerveau. Il faut que ça s’y inscrive. Il faut creuser. Excaver. Comme l’on sonde et fouille la terre pour trouver les ossements des crimes impunis, maquillés. Parce qu’il n’y a pas de paix sans justice.

Il faut lire Ce qu’il faut dire.

Merci à Léonora Miano. Merci aussi à l’éditrice Claire Stavaux sans qui nous n’aurions pas une telle sélection chez L’Arche. Une seule personne au bon endroit peut faire changer tant de choses.

Chers lecteurs, chères lectrices, à vous maintenant de le lire.

Que les fractales vous soient propices,

Harmony

Lectures, Pour un monde meilleur

« Pardon » d’Eve Ensler (2020)

Ma première lecture de l’année aura donc été celle de Pardon d’Eve Ensler. Célèbre pour ses Monologues du vagin, l’autrice américaine est également à l’origine du V-Day et a cofondé avec le Dr. Denis Mukwege, prix Nobel de la Paix, la Cité de la Joie au Congo.

Le texte français par Héloïse Esquié est paru il y a une semaine chez Denoël.
Il s’agit d’une autofiction d’un genre (à ma connaissance) nouveau : l’épistolière écrit à la place de son père, décédé il y a 30 ans et qui l’a violée et maltraitée toute son enfance et adolescence, la lettre d’excuses qu’elle n’a jamais reçue de lui.

« Pardon » d’Eve Ensler (couverture)

En raison du titre français, j’appréhendais cette lecture : s’agissait-il de vanter aux victimes de sévices les bienfaits de pardonner à leurs bourreaux ? Le titre anglais, The Apology (2019), est moins ambigu : non, c’est bien le tortionnaire incestueux qui est sommé de présenter ses excuses et de reconnaître les souffrances atroces infligées à sa fille.

Paru dans le sillage des récits de violences sexuelles subies publiés ces deux dernières années, dur mais cathartique, cet ouvrage pose la prochaine étape de #MeToo pour que notre culture change vraiment : les agresseurs doivent reconnaître publiquement leurs crimes, assumer la responsabilité de leurs conséquences dévastatrices et enrayer pour de bon le cercle vicieux des récidives, alors que prévaut l’impunité.

Ensler leur propose un modèle : à eux d’entamer le travail de se regarder enfin dans une glace et d’admettre les ravages en chaîne qu’ils causent dans notre société.

Merci aux éditions Denoël de contribuer à l’amplification de cette voix indispensable en ce début de nouvelle décennie et à bientôt pour de nouvelles ondes,

Harmony

Lectures, Pour un monde meilleur, Vie de la Table

Mots Écrits : archives des violences contre les femmes

Hier soir à l’Espace des femmes, rue Jacob, à Paris, en partenariat avec la Maison de la Poésie, j’ai assisté à une impressionnante lecture publique d’archives sur les violences commises par les hommes sur les femmes depuis des siècles et des siècles d’histoire de France.

Ces archives ont été compilées avec soin, et obtenues après maints obstacles, par la comédienne Sophie Bourel, avec sa compagnie théâtrale et poétique La Minutieuse. J’ai pu apporter ma pièce à l’édifice avant, en participant à la transcription de quelques unes de ces archives…

Depuis les comptes rendus de procès en sorcellerie, des témoignages de femmes martyrisées par leurs conjoints violents que seules aident une poignée d’associations, en passant par les jugements de relaxe d’hommes coupables de féminicides, les lectrices et un lecteur volontaires ont brillamment mis en évidence dans ces « Mots Écrits » le continuum des violences sexistes et sexuelles du Moyen Âge à aujourd’hui.

Ça a été aussi pour moi l’occasion d’expérimenter (avec une belle coquille introductive de correcteur automatique) mon premier live tweet, que vous pouvez lire ici :

Un grand bravo à toutes et à tous pour leur courage, leur force morale et leur intégrité de nous présenter à voix haute ces archives tenues soigneusement sous clef depuis des décennies, voire des siècles !

À bientôt pour de nouvelles ondes,

Harmony