Lectures, Pour un monde meilleur

« Circonfession » de Jacques Derrida, lu par l’auteur (1993)

Voici un OLNI* comme on n’en voit guère. Rien qu’expliquer de quoi il s’agit relève de la gageure.

Vous pouvez en préambule écouter cette émission radiophonique de France Culture, gracieusement mise en ligne en janvier de l’année dernière, où Jacques Derrida présentait lui-même la parution de son texte en 1991, soit deux ans avant qu’il en fasse cette lecture à La Bibliothèque des voix.

Cependant, accrochez-vous. Je relève le défi et vous présente le contexte de Circonfession :

Le critique et philosophe britannique Geoffrey Bennington a écrit un livre intitulé Jacques Derrida sur la pensée de… Jacques Derrida. Son but est de montrer comment celle-ci, surnommée la « Derridabase », forme un système clos aussi logique et implacable que le programme informatique d’un ordinateur.

Toutefois, Jacques Derrida lui-même demande un droit de réponse à son ami et confrère Geoff, pour prouver que sa pensée et son être ne peuvent être ainsi contenus de manière étanche et qu’ils dépassent irrémédiablement la Derridabase. Cette réponse sera intégrée à l’ouvrage de Bennington, imprimée dans ses marges : c’est ce texte qu’est Circonfession.

Circonfession de Jacques Derrida
enregistré à La Bibliothèque des voix
des éditions des femmes-Antoinette Fouque

Or, alors que Derrida travaille à cet étrange ouvrage auto-référent, il a 59 ans et sa mère se meurt d’une longue agonie. À son chevet, il écrit. Elle ne le voit plus, n’entend pratiquement plus, ne se souvient pas de lui, et le jeu intellectuel avec l’ami Geoff se transforme peu à peu en interrogation douloureuse sur cet abominable entre-deux, qui n’est ni mort ni vie.

Cet effacement de la mémoire de sa mère lui fait repenser à sa lointaine enfance auprès d’elle en Algérie. À la pratique familiale d’un judaïsme caché sous des mots qui relèvent du catholicisme, par une tentative de demi-assimilation protectrice contre l’antisémitisme, qui devient porteuse de confusion et de honte. Mais aussi à des réflexions tirées des Confessions de Saint Augustin, choisi comme frère d’écriture (puisque né de même en terre algérienne). Et enfin à un épisode précoce de sa propre vie dont il ne garde aucun souvenir : sa circoncision.

J’ai été frappée par ce questionnement, si peu abordé, et combien controversé, de la circoncision comme violence, sexuelle et mutilatoire, sur les enfants. Le parallèle est dressé avec l’excision, à cette essentielle différence près que la circoncision prend soin de conserver les fonctions de l’organe où a lieu la coupure, alors que l’excision vise à la réduire, la détruire.

Mais Derrida pose explicitement la question de la violence, de la souffrance, de l’impact traumatique et de l’amnésie. Sans souvenir précis de l’événement, qu’il tente de reconstruire à travers des recherches et descriptions historiques glaçantes, il semble réduit à ne laisser cette réflexion qu’à l’état de grand point d’interrogation.

Toutefois, sa prise de position se clarifie à la mention répétée du choix qu’il a fait de ne pas circoncire ses fils. Une décision lourde de conséquences et de sentiment de culpabilité, car ce refus du coup de couteau initiatique est synonyme de désintégration de leur communauté d’origine : la circoncision scelle l’alliance de la divinité et de l’homme futur dans le judaïsme ; en choisissant de ne pas circoncire ses fils, le philosophe choisit de les en exclure, de sciemment les couper des siens, et de leur histoire commune.

Vous l’aurez compris, cette Circonfession tourne autour de sujets tabous, difficiles à traiter, à évoquer, parfois même à penser, tant elle semble tourner autour d’un trou noir qui risque de nous engloutir. La voix de Derrida leur donne cette épaisseur humaine qui manquerait peut-être sur le papier imprimé, où l’intellect semble froid. Sa mise en voix, avec ses inflexions et ses fragilités, met en lumière à quel point cette intellectualisation est avant tout protection, mise à distance, armure pour descendre dans des contrées intérieures où les émotions puissantes rendraient toute exploration impossible.

C’est une chance, finalement, que ce texte n’existe plus que dans cet enregistrement. Car avec cette pâte humaine, vibratoire et touchante, elle nous aide à faire face à ces questions, à leur tourner autour et à les apprivoiser.

Lectrices, lecteurs qui me suivez encore dans mes circonvolutions de confinement, je vous remercie et que les fractales vous soient propices,

Harmony

* Un OLNI est un Objet Littéraire Non Identifié. Moins connu que son cousin volant l’OVNI, son existence est en revanche bien plus formellement attestée.

Lectures, Pour un monde meilleur

« Ce qu’elles disent » de Miriam Toews (2018)

Ces derniers mois, j’ai lu le roman canadien Ce qu’elles disent de Miriam Toews (Women Talking, 2018), publié en français dans la traduction de Lori Saint-Martin et Paul Gagné aux éditions Buchet/Chastel. Je vous en fais part pendant ce confinement, ainsi que d’autres lectures dont je n’ai pas eu le temps de vous parler avant.

Ce récit s’inspire des atrocités découvertes dans une communauté chrétienne mennonite de Bolivie dénoncées dans la presse dans les années 2000 : des hommes ont méthodiquement drogué et violé des femmes de leur communauté dans leur sommeil, leur faisant croire au réveil qu’elles ont été possédées par le Diable.

D’où un dilemme qui concerne beaucoup plus de monde que les branches religieuses minoritaires qui vivent en autarcie, loin du reste du monde, mais qui se pose au bas mot à toutes les femmes et tous les enfants violé·e·s et maltraité·e·s : doit-on se couper de nos racines, puisque ce sont elles qui nous mordent ? Ferait-on mieux de fuir ? Mais où trouver refuge, quand c’est dans notre refuge que l’on est agressée ? Quelles chances y a-t-il que ce soit mieux ailleurs ?

Miriam Toews, elle-même élevée dans la foi mennonite, imagine huit femmes agressées de cette communauté qui se réunissent pour décider quel parti prendre : pardonner ? partir ? rester pour se battre ?…

J’ai trouvé le rythme de l’histoire un peu long et la progression lente (mais vous avez le temps, maintenant…). Cependant, elle a le rare mérite d’aborder un sujet peu mis en lumière, car difficile à regarder en face : les violences sexuelles sont en écrasante majorité le fait d’hommes de confiance dans nos cercles proches, c’est-à-dire un crime intra-communautaire, voire intra-familial.

On touche presque une aporie. Et cette question devient de plus en plus préoccupante à une période où nous sommes prié·e·s de ne plus sortir de chez nous.

Autre point positif que je tiens à souligner, car c’était un sujet de crainte de ma part en ouvrant ce livre : non, ce roman ne vous inflige pas des scènes traumatisantes sous couvert de les dénoncer.

Soyez vigilant·e·s aux violences en ces temps d’enfermement, n’hésitez pas à appeler la police pour vous ou pour toute autre personne qui aurait besoin d’aide, et que les fractales vous soient propices.

Harmony

correction, Lectures, Pour un monde meilleur

« La Tyrannie du silence » de Claire Maximova (2019)

Mon premier billet littéraire et première recommandation de lecture que je souhaite partager à ma Table seront consacrés à un bijou très particulier, éclos dans l’année en cours, qui a pour moi une importance spéciale.

Le mois de janvier 2019 à été marqué par la sortie de l’autobiographie La Tyrannie du silence de mon amie Claire Maximova.

Pierre à l’édifice du mouvement #metoo, elle a participé aux nombreuses dénonciations des violences sexuelles subies par des sœurs aux mains de prêtres, rarement punis, souvent promus, dans l’Église catholique : un scandale que son violeur, seulement déplacé au Canada, pensait ne jamais voir exploser car, disait-il, le public était trop occupé à n’y chasser que les  « pédophiles »…

« La Tyrannie du silence » de Claire Maximova (couverture)

Ce texte, dont j’ai eu le privilège de corriger en amont plusieurs chapitres, est d’une force peu commune. Malgré la longueur de l’ouvrage, les chapitres courts et enlevés se lisent avec rapidité et on ne voit pas les pages passer. Leur plus grande qualité est leur puissance immersive : on comprend au fil des pages comment le couvent des carmélites a sapé l’énergie débordante de l’autrice et a détruit son estime d’elle-même avant que son agresseur saisisse cette occasion pour fondre sur sa victime affaiblie.

Ce n’est donc pas juste la dissection du mode opératoire d’un homme singulier, surnommé Pierre-Judas, qu’opère ce livre, mais celle de toute une institution et d’une culture qui infantilisent et déstabilisent leurs plus fidèles adeptes sous leur autorité pour les abandonner et les diaboliser au moindre sursaut d’amour-propre ou de quête de justice.

Ça ne m’a donc pas surprise quelques mois plus tard de voir figurer La Tyrannie du silence parmi les finalistes du prix Jean-Jacques Rousseau, qui récompense les plus belles autobiographies à Montmorency.

Un beau travail aussi de l’équipe éditoriale du Cherche Midi qui, je sais, a travaillé avec cœur et respect auprès de Claire pour cette remarquable publication. 

À bientôt pour de nouvelles ondes,

Harmony