Lectures

« La Ballade du café triste » de Carson McCullers (1951)

Il s’agit d’un recueil de nouvelles américaines d’après-guerre pour les âmes bien accrochées. Celles qui n’ont pas peur de se prendre un coup de poing en plein ventre et de voir sous leurs yeux leurs tripes répandues par terre.

Couverture rose de « La Ballade du café triste » de Carson McCullers, dans l'édition française de Stock, posée sur l'accoudoir d'un canapé avec une fenêtre en fond.
« La Ballade du café triste » de Carson McCullers, dans la traduction française de Jacques Tournier, aux éditions Stock.

Le sens de l’observation de McCullers est aiguisé, lucide et sans concession, au point de faire mal. La nouvelle « Wunderkind », au titre plein de promesses*, m’a mise à genoux.
Ce n’est sans doute pas un hasard que l’alcool coule à flots entre ces histoires, comme s’il fallait au moins ça pour parvenir à glisser de l’une à l’autre, jusqu’au plongeon dans l’alcoolisme. Les quelques dénouements (presque) heureux, d’ailleurs, reposent sur une forme de refus de la réalité, d’oblitération de la conscience, de déni.

L’écriture de l’autrice, elle, vibre d’une énergie qui contredit cette chute libre, va dans une autre direction. Phénoménale, elle anime des personnages qui exsudent une vitalité étrange et farouche.

Dans la nouvelle-titre, les descriptions au maillet du comportement de Cousin Lymon, un trickster dans toute sa superbe terrifiante, me hanteront longtemps, tandis que le combat, larvé puis ouvert, entre Miss Amelia et Marvin Macy atteint par son intensité une dimension mythologique.

Un recueil à lire, assurément, mais pas n’importe quand, dans n’importe quelles circonstances, pour soi.

À bientôt pour de nouvelles ondes,

Harmony

* Soit « L’Enfant prodige ».

Culture, Théâtre, Traductions

« Les Fleuves de Chine » : les personnages historiques – G.I.G. 3/3

Pour cette semaine du 131e anniversaire de Katherine Mansfield, voici le troisième personnage historique représenté dans Les Fleuves de Chine d’Alma De Groen, et sans doute le second en ordre d’importance face à l’autrice : le scandaleusement célèbre Georges Gurdjieff.

Georges Ivanovitch Gurdjieff

Il est difficile de présenter Georges Ivanovitch Gurdjieff, car même les éléments les plus simples de sa biographie sont sujets à caution. On lui connaît plusieurs dates de naissance, par exemple… et c’est loin d’être là la seule zone d’ombre.

G. I. Gurdjieff

Georges I. Gurdjieff serait né en Arménie, alors sous la domination de l’Empire russe. Il aurait dans sa jeunesse parcouru « l’Orient », fantasmé par les Européen·ne·s comme source ultime de sagesse et de spiritualité, jusqu’au Tibet, avant de commencer à attirer des disciples à Saint-Pétersbourg. Il traverse ainsi l’Europe dans la seconde moitié de sa vie et commence sa légende.

Pour les un·e·s, Gurdjieff est un grand maître spirituel, un visionnaire inspiré, un philosophe ayant accès à des dimensions invisibles aux simples mortel·le·s. Celui qui révèle à ses initié·e·s les vérités cachées de leur inconscient et les ouvre à un monde nouveau, grâce au « Travail » et à la « Quatrième Voie »…

Pour les autres, c’est un escroc, un gourou sans scrupule. Un charlatan qui profite de la crédulité de dupes pour les mettre sous sa coupe ou leur vendre n’importe quelle camelote incongrue, avant de changer de pays afin d’éviter les poursuites. Comme ces prétendus oiseaux exotiques d’une nouvelle espèce récemment découverte qu’il vendait empaillés, et qui se révélèrent de simples oiseaux communs, dont il avait peint le plumage de couleurs chamarrées.

Quoi qu’il en soit, son influence est assez grande parmi de nombreuses figures de l’élite financière et culturelle européenne du début du XXe siècle pour lui permettre de fonder en France sa propre structure où accueillir et initier ses ouailles : l’Institut du Développement harmonique de l’Homme, au Prieuré d’Avon, près de Fontainebleau.

C’est là que la nouvelliste néo-zélandaise Katherine Mansfield finira sa vie. Certain·e·s reprochent à Gurdjieff d’avoir accéléré sa mort, par un traitement inapproprié à son état de tuberculeuse ; d’autres lui font crédit d’avoir apporté un sentiment de paix à l’autrice pour ses derniers jours. Je vous laisserai découvrir avec le texte le parti pris de la dramaturge Alma De Groen, dans Les Fleuves de Chine, qui retrace cette période où l’écrivaine, au désespoir, s’est mise en quête de l’enseignement de Gurdjieff, à l’accent à couper au couteau, et s’est vue admise à ses côtés.

Figure de l’Ennéagramme

Aujourd’hui, le nom de Gurdjieff est relativement peu connu, par rapport à sa gloire d’antan et aux scandales qu’il a suscités. Toutefois, sa marque est encore visible dans les cultures occidentales contemporaines. L’Ennéagramme, par exemple, cette figure géométrique à neuf pointes circonscrites en un cercle censé représenter les neuf personnalités que peut prendre l’âme humaine. Il prétendait tirer cette connaissance et sa représentation des traditions « orientales » qu’il aurait longuement étudiées, bien que la recherche n’ait exhumé aucun vestige de cette forme géométrique en Asie. La théorie perdure pourtant jusqu’à aujourd’hui et connaît un regain de popularité dans la discipline des études de la personnalité.

Alors, que vous inspire cet étrange olibrius, mystique ou crapule, dernier personnage historique de notre série, qui déjà de son vivant tenait plus de la fiction que d’une réalité prouvée ? N’hésitez pas à donner votre avis, et bien sûr, que les fractales vous soient propices !

Harmony

NB : Vous travaillez dans le monde du spectacle ou de l’édition,
vous êtes directrice ou directeur de théâtre,productrice ou producteur,
metteuse ou metteur en scène, comédienne ou comédien,
ou bien encore éditrice ou éditeur, et la traduction de cette pièce pique votre curiosité ?
N’hésitez pas à m’envoyer vos questions à travers la rubrique Contact
et me demander une copie du texte français.

Si vous êtes spectateur ou spectatrice potentiel·le
et que vous aimeriez voir la pièce sur scène,
partagez l’article pour que le projet se fasse connaître
en France et en francophonie !

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« Les Fleuves de Chine » : les personnages historiques – J.M.M. 2/3

Deuxième dans la série des présentations en l’honneur du 131e anniversaire de Katherine Mansfield, je vous présente son époux, John Middleton Murry, un des personnages historiques qui apparaît face à elle dans la pièce de la dramaturge néo-zélandaise Alma De Groen, Les Fleuves de Chine.

John Middleton Murry

John Middleton Murry (1889-1957), né à Londres, est un critique littéraire britannique majeur du début du XXe siècle. Il étudie à Oxford, se lie entre autres avec le romancier D. H. Lawrence, son épouse la traductrice allemande Frieda Lawrence, née von Richthofen (avec laquelle il aura une liaison), et le poète T. S. Eliot.

John Middleton Murry

C’est en 1911 qu’il rencontre Katherine Mansfield, via leur ami l’écrivain socialiste et féministe, alors très populaire et snobé par la critique, W. L. George. Ils débutent une relation en dents de scie où elle le quittera à plusieurs reprises. Rédacteur en chef de la revue littéraire et artistique Rhythm, il rejette la première contribution de la nouvelliste néo-zélandaise et exige une histoire plus « sombre ». Elle lui servira The Woman at the Store, mêlant folie et meurtre, qu’il fera alors paraître, mais qu’elle-même apprécie peu et trouve conventionnelle dans sa forme. Ainsi commence leur collaboration, longue et prolifique, mais aussi teintée d’insatisfaction.

Ensemble, John Middleton Murry et Katherine Mansfield cofondent avec D. H. Lawrence en 1914 la revue The Signature, vite disparue. Murry devient en 1919 l’éditeur du magazine littéraire The Athenaeum, où contribue alors Mansfield aux côtés des membres du fameux Bloomsbury Group. Il publiera également ses nouvelles dans The Adelphi, qu’il fonde en 1923, peu avant avant le décès de l’autrice.

Mansfield et Murry vivent ensemble, puis séparé·e·s, puis se retrouvent et partagent un mode de vie cosmopolite, presque nomade, en Angleterre, en France, en Suisse… Quand elle contracte la tuberculose, il finit par l’épouser et devient son second époux. Elle expirera cinq ans plus tard, son souvenir entêtant marquant cependant les trois autres mariages successifs du veuf, au point qu’il nommera sa fille aînée d’après elle, Katherine.

Éditeur de Katherine Mansfield au-delà de la mort, choisi comme exécuteur testamentaire, John Middleton Murry publiera l’entièreté de ses écrits dans une édition intégrale. Un choix allant à l’encontre des vœux de l’autrice, qui lui demandait de brûler tout écrit de sa plume qu’elle n’aurait pas eu le temps d’achever.

Dans Les Fleuves de Chine d’Alma De Groen, John Middleton Murry ne figure que dans une seule et importante scène en début de pièce, bien que son influence perdure tout au long. Il s’agit de l’Acte I, scène 3, que vous pouvez lire en français dans ma traduction dans le numéro de mai 2019 du Heron, la revue littéraire de la Katherine Mansfield Society.

Il y apparaît comme un époux moitié aimant, moitié négligent, qui vaque à ses occupations professionnelles et quotidiennes face à une Katherine Mansfield affaiblie et ralentie par la maladie, qui ne peut plus le suivre et se sent abonnée. Il refuse obstinément de l’écouter quand elle parle de sa probable mort prochaine et tente en vain de l’empêcher de se rendre à l’Institut pour le Développement harmonique de l’Homme de Gurdjieff, qu’il traite de charlatan…

À bientôt pour le prochain personnage historique de la pièce et pour de nouvelles ondes,

Harmony

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« Les Fleuves de Chine » : les personnages historiques – K.M. 1/3

Cette semaine, pour le 131e anniversaire de la naissance de Katherine Mansfield, le 14 octobre 1888, j’ai décidé de vous présenter, à commencer par elle puisqu’elle en est l’héroïne, les trois personnages historiques présents dans la pièce australienne, traduite et adaptée par mes soins : Les Fleuves de Chine d’Alma De Groen (1987).

Présentons donc le rôle principal : celui de la nouvelliste néo-zélandaise Katherine Mansfield.

Katherine Mansfield

Katherine Mansfield, nom d’autrice de Kathleen Beauchamp, épouse Murry (1888-1923), est née et passe son enfance à Wellington, en Nouvelle-Zélande, qu’elle quitte à 19 ans pour étudier en Angleterre. Alors qu’elle envisageait une carrière de violoncelliste et que son père la destinait à la comptabilité, elle se prend au jeu de contribuer au journal universitaire du Queen’s College de Londres, tant et si bien qu’elle en devient l’éditrice. Elle commence ainsi à marcher dans les traces de son illustre cousine, de 22 ans son aînée, la romancière britannique Elizabeth von Arnim (1866-1941).

Très tôt, Katherine Mansfield est à rebours de son temps. Elle ressent très jeune l’injustice que subissent les Maoris colonisés en Nouvelle-Zélande et Maata Mahupuku, alias Martha Grace, descendante d’un chef de tribu, sera son premier amour. En Angleterre, elle tombe enceinte d’un homme, en épouse en catastrophe un autre, qu’elle quitte aussitôt. Sa mère, qui soupçonne à tort une idylle avec son amie Ida Baker comme cause de la rupture, envoie sa fille dans un sanatorium en Bavière où elle fait une fausse couche. Déshéritée, Katherine Mansfield continue d’écrire, publie des textes teintés de son expérience, porte le deuil de son frère tué dans la Première Guerre mondiale. Elle apprend être atteinte de la tuberculose en 1917 et épouse John Middleton Murry au printemps d’après. Elle passe dans le sud de la France la fin de sa vie, qui s’achève à l’Institut pour le Développement harmonique de l’Homme de Gurdjieff au Prieuré d’Avon. Ainsi se finit, à 34 ans, sa vie courte, intense et tumultueuse.

La fiction moderniste de Katherine Mansfield, elle, joue avec les limites de l’acceptable en société victorienne et touche à l’indicible : toutes en contrepoints et en sous-entendus, ses narrations suggèrent bien plus qu’elles n’affirment. Le sentiment d’étouffement et l’impossibilité sociale de s’exprimer librement prévalent, comme la fausse joie pleine de déni qui inonde Félicité (Bliss), un de ses textes phares, où une jeune mère piégée dans un mariage d’apparence parfait se consume à singer un bonheur qu’elle ne ressent pas.

Connue pour ses nouvelles, plus rarement sa poésie, Katherine Mansfield privilégie les formes courtes, à l’écriture précise, ciselée et millimétrée. D’une exigence absolue, elle a donné comme consigne que ses écrits inachevés et tout autre qu’elle n’aurait pas destiné à la publication soient brûlés après sa mort. Le plus beau compliment que l’on évoque sans cesse sur sa plume est qu’elle seule réussit à susciter l’envie de Virginia Woolf (1882-1941), qui écrivit dans son journal à son décès, tel un aveu : « Elle avait la vibration. »

Dans la pièce d’Alma De Groen, nous découvrons une Katherine Mansfield diminuée par la tuberculose et entravée dans son processus créatif. Elle décide en dernier recours, contre l’avis de son époux, de consulter le mystique Gurdjieff et de se joindre à sa communauté près de Fontainebleau.

À bientôt pour le prochain personnage historique de la pièce,
et que les fractales vous soient propices !

Harmony

NB : Vous travaillez dans le monde du spectacle ou de l’édition,
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