Lectures, Pour un monde meilleur

« Les Impatientes » de Djaïli Amadou Amal (2020)

Heureuse que ce roman de l’écrivaine camerounaise Djaïli Amadou Amal, déjà lauréat du prix Orange en Afrique 2019 sous le titre Munyal, les larmes de la patience et réédité en France sous le titre Les Impatientes aux éditions Emmanuelle Collas, ait été cette semaine déclaré vainqueur du Goncourt des lycéens 2020. J’ai assisté mercredi à l’annonce en visioconférence de sa victoire et je m’en suis réjouie.

Si le mariage forcé est depuis longtemps un sujet qui foisonne en littérature, tant dans le registre comique que tragique, ce livre a le mérite de placer en son centre, à sa juste place, l’élément le plus occulté qui le constitue pourtant : le viol conjugal.

Djaïli Amadou Amal souligne que si ces trois histoires enchâssées – celles de Ramla, Hindou et Safira – se situent toutes dans le milieu qu’elle connaît le mieux, à savoir la société peule polygame musulmane du Cameroun, elle n’en est pas moins presque universelle. Le viol conjugal, rappelle-t-elle à ceux et celles qui voudraient éviter de s’y penser confronté·e·s, n’est pas un particularisme culturel que l’on pourrait associer singulièrement à un peuple, une nation, un groupe religieux.

Le roman met en lumière ce que toutes les sociétés patriarcales du monde refusent de reconnaître et d’admettre : que ce crime, maquillé sous le nom trompeur et sévère de « devoir » conjugal pour éviter de le voir et culpabiliser les victimes, n’est pas un fait extraordinaire, mais ordinaire, qu’il n’est pas commis juste par quelques monstres mais par de nombreux hommes mariés et pères de famille bien intégrés, qu’il n’est pas l’exception, mais la règle. Qu’il est tellement banal que son émergence destructrice est devenue le point (dé)structurant autour duquel s’organisent les vies et les psychés brisées dites « féminines » de milliards de femmes de par le monde depuis des millénaires. Que les hommes de leur propre famille les cassent et les soumettent par ce biais, et que trop peu y réchappent.

Comme vous vous en doutez, c’est un sujet qui me touche. J’ai déjà abordé la problématique de l’institution traditionnelle du mariage dans ma traduction du l’essai Le Mariage et l’Amour d’Emma Goldman. Par ailleurs, une prochaine publication suivra, qui abordera plus frontalement la question criminelle du viol conjugal.

Bravo à l’autrice des Impatientes pour son courage de briser l’omertà la mieux gardée du monde et pour cette nouvelle victoire ! Nous n’avons plus la patience de tolérer ces crimes et d’attendre un changement qu’on nous promet, pour encore un autre « monde d’après » que jamais on ne connaîtra.

Que les fractales vous soient propices,

Harmony

édition, Culture, Traductions

« Le Mariage et l’Amour » d’Emma Goldman (1914)

Premier livrel d’une nouvelle série de traductions féministes

On pense généralement au sujet du mariage et de l’amour que l’un et l’autre sont synonymes, qu’ils prennent leur source dans le même élan, et qu’ils répondent aux mêmes besoins humains. Comme la majorité de ce qu’« on » pense généralement, cette opinion repose non pas sur des faits réels, mais relève de la superstition.

Emma Goldman, Le Mariage et l’Amour (1914)

Chères lectrices, chers lecteurs,

Il est temps de vous annoncer une bonne nouvelle : la Table d’Harmony se fait petite maison d’édition indépendante !

Ma traduction de l’essai d’Emma Goldman Le Mariage et l’Amour (1912) est désormais disponible en livrel*, aux formats Kindle ainsi qu’ePub sur Kobo, Google Play Livres et le site de la Fnac.

C’est ma première publication indépendante, créée dans une perspective militante. L’objectif est de rendre facilement accessibles en français, et à mon rythme, de courts textes critiques de figures du féminisme anglophones méconnues en France et dans le monde francophone.

Dans cet essai de 1914 de l’anarchiste et féministe Emma Goldman, le mariage est mis sur le banc des accusés, au même titre que l’exploitation capitaliste. Contrat de dupe sous l’égide des religions et de l’État, l’amour y est l’appât accroché à son hameçon et la femme le poisson préparé dès la naissance pour être consentant. L’autrice dépouille l’institution conjugale de son mysticisme romantique et de sa respectabilité au nom de la défense des droits des femmes et des enfants. Aussi farouchement critique qu’optimiste, Le Mariage et l’Amour est un plaidoyer en faveur de la maternité et de l’amour libres.

Vous pouvez d’ores et déjà télécharger votre exemplaire en ligne à petit prix, découvrir le texte dans ma traduction et me faire vos retours, toujours précieux.

Surtout, dites-moi si l’initiative vous intéresse et si vous voulez découvrir d’autres textes à l’avenir. Ce n’est là qu’un début !

Bonne lecture à tou·te·s, et que les fractales vous soient propices !

Harmony

* Oui, « livrel » est bien la traduction de l’anglais ebook. N’est-ce pas joli ? Pourquoi ne pas l’utiliser davantage ?

PS : Dernières mises à jour le 14 juillet 2020 pour la mise en disponibilité du livrel sur Kobo et le 17 juillet pour la Fnac, puis pour sa sortie sur Google Play Livres en novembre 2020.

Pour un monde meilleur

Merci, Adèle Haenel

Suite au départ farouche d’Adèle Haenel, Céline Sciamma et Aïssa Maïga de la dernière cérémonie des Césars en réponse au sacre de Violeur Polanski comme « meilleur réalisateur », j’ai vu ces lettres fleurir sur un mur près de chez moi grâce à des colleuses féministes inconnues.

J’ai pris ce « MERCI, ADÈLE HAENEL » en photo, au cas où, parce les premières lettres commençaient déjà à se décoller, sans doute avec un peu d’aide…

Aujourd’hui, en allant jeter le contenu de ma poubelle de verre (mes rares sorties de confinement sont palpitantes !), je me rends compte que ça y est : des violeurs et autres agresseurs sexuels (car il n’y a qu’eux qui ont intérêt à voir disparaître ce message) ont fini leur office. Le nom d’Adèle Haenel a complètement disparu, laissant le « MERCI » à moitié déchiré.

Constat :

Même en confinement pour raison d’épidémie mondiale, il y a des violeurs qui pensent à sortir pour détruire tout ce qui pourrait remettre en cause leur petit pouvoir et les montrer dans la lumière tels qu’ils sont, et non pas tels qu’ils veulent paraître et se représenter.

Alors j’ai fouillé mon smartphone et j’y ai retrouvé le cliché pris le 11 mars, juste avant de me retrouver officiellement confinée.

Voilà, je pose ces mots là, pour les rendre de nouveau visibles. Là où les agresseurs et violeurs de mon périmètre ne pourront pas aller gratter avec leurs minables bouts d’ongles rageurs pour à la longue les effacer.

Si on les a fait disparaître, c’est que ces mots ont du pouvoir.

Merci aux colleuses. Même en confinement, la révolte continue.

Elle gronde.

À bientôt pour de nouvelles ondes,

Harmony

Lectures, Pour un monde meilleur

« Ce qu’elles disent » de Miriam Toews (2018)

Ces derniers mois, j’ai lu le roman canadien Ce qu’elles disent de Miriam Toews (Women Talking, 2018), publié en français dans la traduction de Lori Saint-Martin et Paul Gagné aux éditions Buchet/Chastel. Je vous en fais part pendant ce confinement, ainsi que d’autres lectures dont je n’ai pas eu le temps de vous parler avant.

Ce récit s’inspire des atrocités découvertes dans une communauté chrétienne mennonite de Bolivie dénoncées dans la presse dans les années 2000 : des hommes ont méthodiquement drogué et violé des femmes de leur communauté dans leur sommeil, leur faisant croire au réveil qu’elles ont été possédées par le Diable.

D’où un dilemme qui concerne beaucoup plus de monde que les branches religieuses minoritaires qui vivent en autarcie, loin du reste du monde, mais qui se pose au bas mot à toutes les femmes et tous les enfants violé·e·s et maltraité·e·s : doit-on se couper de nos racines, puisque ce sont elles qui nous mordent ? Ferait-on mieux de fuir ? Mais où trouver refuge, quand c’est dans notre refuge que l’on est agressée ? Quelles chances y a-t-il que ce soit mieux ailleurs ?

Miriam Toews, elle-même élevée dans la foi mennonite, imagine huit femmes agressées de cette communauté qui se réunissent pour décider quel parti prendre : pardonner ? partir ? rester pour se battre ?…

J’ai trouvé le rythme de l’histoire un peu long et la progression lente (mais vous avez le temps, maintenant…). Cependant, elle a le rare mérite d’aborder un sujet peu mis en lumière, car difficile à regarder en face : les violences sexuelles sont en écrasante majorité le fait d’hommes de confiance dans nos cercles proches, c’est-à-dire un crime intra-communautaire, voire intra-familial.

On touche presque une aporie. Et cette question devient de plus en plus préoccupante à une période où nous sommes prié·e·s de ne plus sortir de chez nous.

Autre point positif que je tiens à souligner, car c’était un sujet de crainte de ma part en ouvrant ce livre : non, ce roman ne vous inflige pas des scènes traumatisantes sous couvert de les dénoncer.

Soyez vigilant·e·s aux violences en ces temps d’enfermement, n’hésitez pas à appeler la police pour vous ou pour toute autre personne qui aurait besoin d’aide, et que les fractales vous soient propices.

Harmony

Lectures, Pour un monde meilleur

« La petite fille sur la banquise » d’Adélaïde Bon (2018)

Il a fallu que j’entende la voix douce d’Adélaïde à la radio et en podcast, en français et en anglais, que je la rencontre en chair et en cheveux pour que le spectre que je craignais dans ces pages se dissipe et disparaisse. Le livre lui-même est un exercice en exorcisme.

Vous connaissez déjà le sujet : les conséquences d’un viol pédocriminel, minimisé sous le terme d’« attouchements sexuels », sur la vie d’une jeune femme atteinte d’une amnésie traumatique partielle de ce crime. Il lui faudra des années pour reconstituer le puzzle, pour comprendre qu’elle n’est pas folle, que ses symptômes culpabilisants s’expliquent par les spécificités des psychotraumatismes sexuels sur le cerveau des enfants. Tout refera surface, le violeur-cambrioleur en série sera arrêté, jugé, condamné, après avoir saccagé la vie de dizaines, voire de centaines, de petites filles dans son sillage. Mais c’est elles qui remportent la guerre, malgré toutes leurs cicatrices, et en sortent la tête haute.

C’est pour cela qu’il ne faut pas avoir peur de ce trésor d’écriture : il est de ces mises en mots qui réparent, qui soulagent en remettant le monde à l’endroit. L’authenticité qui s’en dégage est un miracle absolu et c’est cette franchise qui a des vertus cicatricielles. C’est un appel aux victimes isolées pour les repêcher depuis leurs puits de solitude et leur dire, les yeux dans les yeux : « Ce ne sont pas nous, les monstres. »

La petite fille sur la banquise, tapie au fond de l’autrice, parle à travers ce livre aux autres petites filles, au fond de ses lectrices. Et c’est une des expériences les plus émouvantes que j’ai jamais vécues.

J’aurais voulu le 8 mars le dire à Adélaïde de vive voix, dans la manifestation dans laquelle nous aurions dû nous retrouver. Je n’ai pas pu venir pour raisons de santé.

Alors je partage ce ressenti ici, avec retard, en l’honneur du 8 mars que je n’ai pas fêté. Et cela me fait revivre notre défilé du 24 novembre dernier, ce torrent de rébellion joyeuse dans lequel Adélaïde et moi nous sommes retrouvées côte à côte, à soutenir une banderole dans le froid de l’hiver et à crier à pleins poumons nos slogans salvateurs, et à rire, rire, rire, avec cette « joie sauvage » des petites filles qui ne s’assombrissent pas du mauvais temps et sautent à pieds joints, de toutes leurs forces, dans les flaques d’eau.

Merci mille fois, Adélaïde. Jamais je n’oublierai.

À bientôt pour de nouvelles ondes,

Harmony

Culture, Pour un monde meilleur

Le règne des Césars

« Dans la France du début du XXIème siècle, » lira-t-on plus tard dans les livres d’Histoire, « on honorait encore publiquement les hommes violeurs et sadiques en leur attribuant des dons surnaturels, supérieurs à la moyenne, notamment dans le domaine de l’art.

Leurs œuvres faisaient l’objet de distinctions spéciales et ils recevaient plus que toute autre catégorie de la population des subsides publiques afin de poursuivre leur carrière dans des conditions extraordinairement favorables, et donc rendre effective cette prophétie auto-réalisatrice.

Ainsi, Roman Polanski, criminel violeur notoire en fuite dans son pays, reçut le financement public de la Région Île-de-France, ainsi que le soutien et la collaboration de vedettes de la culture française de l’époque, jouissant d’une grande popularité, afin de réaliser le film J’accuse, distordant les faits réels de l’erreur judiciaire la plus emblématique de France, mais néanmoins nommé 12 fois aux Césars du cinéma.

Alors que des talents cinématographiques époustouflants étaient en lice face à lui, le prix du Meilleur réalisateur fut donc attribué au seul candidat connu pour être un violeur en série d’adolescentes, dans une indifférence quasi générale.

Seules quelques femmes quittèrent la salle en signe de protestation, et quelques autres n’exprimèrent ensuite que quelques plats regrets. »

Lectures, Pour un monde meilleur

« Pardon » d’Eve Ensler (2020)

Ma première lecture de l’année aura donc été celle de Pardon d’Eve Ensler. Célèbre pour ses Monologues du vagin, l’autrice américaine est également à l’origine du V-Day et a cofondé avec le Dr. Denis Mukwege, prix Nobel de la Paix, la Cité de la Joie au Congo.

Le texte français par Héloïse Esquié est paru il y a une semaine chez Denoël.
Il s’agit d’une autofiction d’un genre (à ma connaissance) nouveau : l’épistolière écrit à la place de son père, décédé il y a 30 ans et qui l’a violée et maltraitée toute son enfance et adolescence, la lettre d’excuses qu’elle n’a jamais reçue de lui.

« Pardon » d’Eve Ensler (couverture)

En raison du titre français, j’appréhendais cette lecture : s’agissait-il de vanter aux victimes de sévices les bienfaits de pardonner à leurs bourreaux ? Le titre anglais, The Apology (2019), est moins ambigu : non, c’est bien le tortionnaire incestueux qui est sommé de présenter ses excuses et de reconnaître les souffrances atroces infligées à sa fille.

Paru dans le sillage des récits de violences sexuelles subies publiés ces deux dernières années, dur mais cathartique, cet ouvrage pose la prochaine étape de #MeToo pour que notre culture change vraiment : les agresseurs doivent reconnaître publiquement leurs crimes, assumer la responsabilité de leurs conséquences dévastatrices et enrayer pour de bon le cercle vicieux des récidives, alors que prévaut l’impunité.

Ensler leur propose un modèle : à eux d’entamer le travail de se regarder enfin dans une glace et d’admettre les ravages en chaîne qu’ils causent dans notre société.

Merci aux éditions Denoël de contribuer à l’amplification de cette voix indispensable en ce début de nouvelle décennie et à bientôt pour de nouvelles ondes,

Harmony

Lectures, Pour un monde meilleur, Vie de la Table

Mots Écrits : archives des violences contre les femmes

Hier soir à l’Espace des femmes, rue Jacob, à Paris, en partenariat avec la Maison de la Poésie, j’ai assisté à une impressionnante lecture publique d’archives sur les violences commises par les hommes sur les femmes depuis des siècles et des siècles d’histoire de France.

Ces archives ont été compilées avec soin, et obtenues après maints obstacles, par la comédienne Sophie Bourel, avec sa compagnie théâtrale et poétique La Minutieuse. J’ai pu apporter ma pièce à l’édifice avant, en participant à la transcription de quelques unes de ces archives…

Depuis les comptes rendus de procès en sorcellerie, des témoignages de femmes martyrisées par leurs conjoints violents que seules aident une poignée d’associations, en passant par les jugements de relaxe d’hommes coupables de féminicides, les lectrices et un lecteur volontaires ont brillamment mis en évidence dans ces « Mots Écrits » le continuum des violences sexistes et sexuelles du Moyen Âge à aujourd’hui.

Ça a été aussi pour moi l’occasion d’expérimenter (avec une belle coquille introductive de correcteur automatique) mon premier live tweet, que vous pouvez lire ici :

Un grand bravo à toutes et à tous pour leur courage, leur force morale et leur intégrité de nous présenter à voix haute ces archives tenues soigneusement sous clef depuis des décennies, voire des siècles !

À bientôt pour de nouvelles ondes,

Harmony

Culture, Pour un monde meilleur, Théâtre, Traductions

« Les Fleuves de Chine » d’Alma De Groen : traduction-adaptation

Si nous réussissions à changer nos attitudes, ce n’est pas seulement que nous verrions la vie sous un jour différent, c’est que la vie elle-même en viendrait à être différente.
Katherine Mansfield

Alors que la langue anglaise fait preuve d’une (relative) grande neutralité de genre, il n’en va pas de même de notre langue française.

En tant que traductrice confrontée la pièce Les Fleuves de Chine d’Alma De Groen en langue originale (la moitié historique entre Katherine Mansfield face à son mari John Middleton Murry et le maître mystique Georges Gurdjieff mise à part), la moitié de science-fiction politique m’a vite posé problème.

Il m’a fallu trouver des moyens d’en rendre crédible le propos, qui repose sur un retournement narratif carnavalesque du rapport de forces entre les sexes, tout en le fondant dans une langue qui lui est fondamentalement hostile.

Le français, en effet, rend ce saut imaginatif impossible, du moins d’une manière crédible sur le long terme, par le verrouillage des règles mêmes de sa grammaire officielle. C’est pourquoi j’ai d’abord cru Les Fleuves de Chine impossible à traduire dans son intégralité dans notre langue, du moins sans que ce passage n’anéantisse d’un coup et irrémédiablement la suspension d’incrédulité de tout le public francophone.

L’intégration dans une même « communauté linguistique »,
qui est un produit de la domination politique
sans cesse reproduit par des institutions capables d’imposer
la reconnaissance universelle de la langue dominante,
est la condition de l’instauration
de rapports de domination linguistique.
Pierre Bourdieu
Ce que parler veut dire : L’économie des échanges linguistiques (1982)

Après une longue maturation et un travail de recherche, j’ai trouvé une parade linguistique créative apte à sauvegarder la crédibilité de la pièce en français. Ironiquement, cette transposition la rend encore plus frappante que le texte original, car l’écart entre les deux mondes se révèle alors encore plus terrible et profond.

Ainsi, pour une moitié du texte, j’ai opéré une certaine alchimie linguistique. Toutes les répliques des personnages natifs de la future Australie matriarcale imaginée par Alma De Groen ont été traduites, ou plutôt adaptées, en français, selon les principes de « la féminine universelle ».

Inventée (à ma connaissance) par la dramaturge féministe française Typhaine D, lauréate du prix Gisèle Halimi 2018 au concours d’éloquence de la Fondation des Femmes, dans son seule-en-scène Contes à Rebours (2012), « la féminine universelle » est une logique linguistique en opposition à « l’universel masculin ».

C’est « la française », mise en miroir provocateur et révélateur avec « le français ».

Il faudrait bâtir et imposer des modèles culturels féminins
(fondés sur une « spécificité » féminine, si l’on veut)
qui aient valeur universelle dans un monde où
universel = masculin.
Autrement dit, cultiver la marginalité
jusqu’à ce que la marge occupe la moitié de la page.
On en est loin.
Marina Yaguello, linguiste,
Les Mots et les Femmes (1978)

En cohérence avec le contexte politique, social et psychologique dépeint par Alma De Groen, j’ai porté l’innovation linguistique de Typhaine D plus loin en remplaçant la règle grammaticale dite du « masculin l’emporte (sur le féminin) » par « la féminine l’emporte (sur la masculine) », avec de surcroît la féminisation de certains mots-clefs fondateurs.

Dans son travail littéraire, Typhaine D respecte habituellement l’ancienne règle égalitaire de proximité, à part dans son morceau de bravoure satirique La Pérille mortelle, présenté au concours d’éloquence du collectif Droits humains pour tou·te·s, en contrepoint comique à la déclaration alarmiste de l’Académie française contre la pratique de l’écriture inclusive en 2017.

C’est de ce retournement parodique que je me suis inspirée – tandis qu’elle-même a entre temps fait de La Pérille mortelle un seule-en-scène complet qui a rencontré en 2019 un franc succès au Café de la Gare à Paris.

Ici, il s’agit de prendre à revers la règle artificielle de genre encore en vigueur en français actuel, ainsi justifiée par le grammairien Nicolas Beauzée en 1767 :

« Le genre masculin est réputé plus noble que le féminin
à cause de la supériorité du mâle sur la femelle. »

Elle fait écho à l’affirmation arbitraire de l’abbé Bouhours au siècle précédent :

« Lorsque les deux genres se rencontrent, il faut que le plus noble l’emporte. »

Ici, le genre le plus noble n’est plus celui que le public francophone a l’habitude d’entendre.

lire un texte qui transgresse la forme standard
force à changer de programme mental pour pouvoir lire.
il n’y a plus de distance.
la nouvelle forme,
qui d’une manière ou d’une autre n’est pas familière,
force à lire autrement
– non pas à lire à propos d’autres choses,
mais à lire d’une autre façon.
Andrea Dworkin
postface de Woman Hating (1974),
« La grande lutte de la ponctuation et de la typographie »

Seule cette inversion radicale du français permet de rendre compte de l’hécatombe masculine – la hausse du taux de suicide des hommes est évoquée dès l’ouverture de la pièce – et de la psychologie aliénée du personnage fictif de Wayne, inhibé en tant qu’homme dans cette société matriarcale qui l’empêche de se construire comme créateur.

Ce n’est qu’à ce prix que celle-ci apparaît comme une transposition fidèle du blocage créatif du personnage historique central : Katherine Mansfield, façonnée ici comme figure archétypale de l’autrice née en patriarcat.

Sans cela, la pièce d’Alma De Groen devient boiteuse, perd toute crédibilité dans le monde francophone et le public ne peut mesurer ni la pertinence ni la portée subversive du propos de cette dramaturge australienne contemporaine dont l’œuvre est restée jusqu’ici inédite en France.

La femme artiste,
c’est un endroit extrêmement douloureux de notre histoire,
parce qu’effacé complètement.
Il y a une ou deux figures qui émergent de temps en temps
et les autres n’existent pas.
Et, encore aujourd’hui, on est dans cet effacement des œuvres des femmes.
Carole Thibaut

Bonne découverte et à bientôt pour de nouvelles ondes,

Harmony

NB : Vous travaillez dans le monde du spectacle ou de l’édition,
vous êtes directrice ou directeur de théâtre, productrice ou producteur,
metteuse ou metteur en scène, comédienne ou comédien,
ou bien encore éditrice ou éditeur,et la traduction de cette pièce pique votre curiosité ?
N’hésitez pas à m’envoyer vos questions à travers la rubrique Contact
et me demander une copie du texte français.

Si vous êtes spectateur ou spectatrice potentiel·le
et que vous aimeriez voir la pièce sur scène,
partagez l’article pour que le projet se fasse connaître
en France et en francophonie !

correction, Lectures, Pour un monde meilleur

« La Tyrannie du silence » de Claire Maximova (2019)

Mon premier billet littéraire et première recommandation de lecture que je souhaite partager à ma Table seront consacrés à un bijou très particulier, éclos dans l’année en cours, qui a pour moi une importance spéciale.

Le mois de janvier 2019 à été marqué par la sortie de l’autobiographie La Tyrannie du silence de mon amie Claire Maximova.

Pierre à l’édifice du mouvement #metoo, elle a participé aux nombreuses dénonciations des violences sexuelles subies par des sœurs aux mains de prêtres, rarement punis, souvent promus, dans l’Église catholique : un scandale que son violeur, seulement déplacé au Canada, pensait ne jamais voir exploser car, disait-il, le public était trop occupé à n’y chasser que les  « pédophiles »…

« La Tyrannie du silence » de Claire Maximova (couverture)

Ce texte, dont j’ai eu le privilège de corriger en amont plusieurs chapitres, est d’une force peu commune. Malgré la longueur de l’ouvrage, les chapitres courts et enlevés se lisent avec rapidité et on ne voit pas les pages passer. Leur plus grande qualité est leur puissance immersive : on comprend au fil des pages comment le couvent des carmélites a sapé l’énergie débordante de l’autrice et a détruit son estime d’elle-même avant que son agresseur saisisse cette occasion pour fondre sur sa victime affaiblie.

Ce n’est donc pas juste la dissection du mode opératoire d’un homme singulier, surnommé Pierre-Judas, qu’opère ce livre, mais celle de toute une institution et d’une culture qui infantilisent et déstabilisent leurs plus fidèles adeptes sous leur autorité pour les abandonner et les diaboliser au moindre sursaut d’amour-propre ou de quête de justice.

Ça ne m’a donc pas surprise quelques mois plus tard de voir figurer La Tyrannie du silence parmi les finalistes du prix Jean-Jacques Rousseau, qui récompense les plus belles autobiographies à Montmorency.

Un beau travail aussi de l’équipe éditoriale du Cherche Midi qui, je sais, a travaillé avec cœur et respect auprès de Claire pour cette remarquable publication. 

À bientôt pour de nouvelles ondes,

Harmony