Culture, Lectures, Pour un monde meilleur, Théâtre

« Une saison au Congo » d’Aimé Césaire (1967/1973)

Deuxième participation pendant le confinement au challenge #unlivreuncafe, proposé par @unlivreuncafe, cette fois-ci à l’occasion du dimanche 10 mai, journée de commémoration de l’abolition de l’esclavage.

J’ai mis du temps à me mettre à cette pièce, car Une Tempête, réécriture de La Tempête de Shakespeare, m’a déçue par un trop-plein de didactisme qui m’a semblé rouiller les dialogues. Là encore, je dois dire que cette forme n’est pas le point fort de Césaire, bien meilleur quand son souffle se concentre en un monologue, comme dans la puissance dramatique extraordinaire du Discours sur le colonialisme. On le retrouve par petites touches dans Une saison au Congo, à travers certaines répliques de Patrice Lumumba.

Cependant, un peu de didactisme était ici le bienvenu, tant la situation du Congo de l’indépendance est complexe. Heureuse, d’ailleurs, d’avoir pu voir juste avant le récent documentaire Décolonisations de Karim Miské, qui m’a rafraîchi la mémoire sur ses grandes lignes et les protagonistes.

Ce que m’inspire la pièce et la situation historique qu’elle dépeint est tel que j’ai décidé de l’accompagner d’une Faucheuse aux mains blanches. Elle plane dès l’entrée sur un peuple saigné à blanc et s’abat, implacable, sur toute volonté de faire triompher le redressement du pays du côté de l’unité et de la vie : les dés pipés par les « ex »-colons belges forcent le ministre Lumumba et les autres tenants d’une véritable indépendance à jouer un jeu de dupes où leur échec est programmé à l’avance, et où les instances internationales, qui pourraient changer la donne, regardent leur dévoration, comme depuis les hauts gradins d’une arène romaine, et laissent faire, au nom de la « neutralité ».

L’horreur continue de l’histoire du Congo se résume par métonymie dans le nom de la capitale, plusieurs fois rappelé au cours de la pièce, tel un spectre qui la hante. Aujourd’hui Kinshasa, elle s’appelait encore « Léopoldville », d’après l’infâme Léopold II, roi des Belges, « le Roi aux 10 Millions de Meurtres sur la Conscience » comme l’a fixé Mark Twain.

Pour donner aux Français·e·s peu au fait une idée approchante du degré d’ignominie dans laquelle cela fait baigner la conscience, imaginez qu’en 1945 l’Allemagne ait gagné la guerre, que la France ait été annexée et que Paris ait été rebaptisée Hitlerville. Imaginez que des décennies après sa mort, après d’âpres luttes contre le travail forcé et des brimades à n’en plus finir, on vous « accorde » enfin l’indépendance. Et dans ce contexte, imaginez qu’à chaque fois que vous prononcez le nom du centre névralgique de votre pays que vous souhaitez émancipé, vous ne pouviez pas faire autrement que de rendre hommage au plus puissant de vos bourreaux et célébrer sa mémoire.

Comparaison n’est pas raison. Mais quand j’ai refermé les pages de cette pièce, je me suis demandé si au fond, de manière plus insidieuse, Hitler n’avait pas remporté la guerre, finalement.

Pour approfondir ces réflexions et découvrir la plume d’autres dramaturges, je vous recommande également Ventres pleins, ventres creux et Les Négriers (1971) de Daniel Boukman, ainsi que King Baabu de Wole Soyinka (2001).

À bientôt pour de nouvelles ondes,

Harmony

Lectures, Pour un monde meilleur, Vie de la Table

« Quand je serai grande je changerai tout » d’Irmgard Keun (1936)

Ce dimanche, parce qu’il faut bien se trouver de nouvelles façons de s’amuser en confinement, j’ai relevé le challenge #unlivreuncafe ! 📙

☕ En voici les règles : il s’agit de prendre et de poster sur Instagram une photo d’un livre et d’un café, de préférence avec une mise en scène en accord avec le thème du livre où l’esthétique de sa couverture. Et avec une présentation du livre en question, c’est encore mieux.

Pour ce faire, le livre que je venais de finir s’imposait : Quand je serai grande je changerai tout d’Irmgard Keun (1936), traduit de l’allemand par Michel-François Demet et révisé par Marie Hermann aux éditions Agone (2017), dans la collection Infidèles.

Coup de cœur absolu pour ce livre ! C’est le livre dont j’avais besoin en confinement, qui m’a fait rire toute seule dans mon lit à minuit passé.

Tout commence en 1918, en Allemagne, à la fin de la Première Guerre mondiale ; ce qui n’empêche nullement la narratrice de mener sa vie telle qu’elle l’entend, ou presque.

Accrochez-vous, car cette petite fille débordante de vitalité, que les autres enfants n’ont plus le droit de fréquenter, va vous embarquer dans un tourbillon de bêtises toutes plus délicieuses les unes que les autres et faire tourner les adultes en bourrique ! Et en même temps, parfois, ils sont tellement incohérents dans leurs attentes et empêtrés dans leurs contradictions qu’ils méritent bien d’être un peu secoués…

Ravie de découvrir Irmgard Keun, une autrice à l’humour décapant tellement craint par le régime nazi, dont elle a vu venir le danger dès le début, qu’ils ont classé toute son œuvre sur leur liste noire de la « littérature de l’asphalte avec tendances anti-allemandes » en raison de ses « attaques haineuses contre la morale bourgeoise et le caractère national allemand ». Interdite de publier, ses livres alimentant les flammes des autodafés de 1933, qu’à cela ne tienne : POUF !, elle leur pond trois ans plus tard, en guise de pied de nez, un Quand je serai grande… publié en Belgique !

C’est décidé, celle-là, je la ferai entrer au Dictionnaire universel des créatrices !

Merci à @unlivreuncafe d’avoir proposé sur Instagram ce défi amusant afin de pimenter notre confinement. ☕

Cela changera de mes photos de livres habituelles, en espérant que les couleurs vous donneront peps et bonne humeur !

Que les fractales vous soient propices,

Harmony