Lectures

« La Ballade du café triste » de Carson McCullers (1951)

Il s’agit d’un recueil de nouvelles américaines d’après-guerre pour les âmes bien accrochées. Celles qui n’ont pas peur de se prendre un coup de poing en plein ventre et de voir sous leurs yeux leurs tripes répandues par terre.

Couverture rose de « La Ballade du café triste » de Carson McCullers, dans l'édition française de Stock, posée sur l'accoudoir d'un canapé avec une fenêtre en fond.
« La Ballade du café triste » de Carson McCullers, dans la traduction française de Jacques Tournier, aux éditions Stock.

Le sens de l’observation de McCullers est aiguisé, lucide et sans concession, au point de faire mal. La nouvelle « Wunderkind », au titre plein de promesses*, m’a mise à genoux.
Ce n’est sans doute pas un hasard que l’alcool coule à flots entre ces histoires, comme s’il fallait au moins ça pour parvenir à glisser de l’une à l’autre, jusqu’au plongeon dans l’alcoolisme. Les quelques dénouements (presque) heureux, d’ailleurs, reposent sur une forme de refus de la réalité, d’oblitération de la conscience, de déni.

L’écriture de l’autrice, elle, vibre d’une énergie qui contredit cette chute libre, va dans une autre direction. Phénoménale, elle anime des personnages qui exsudent une vitalité étrange et farouche.

Dans la nouvelle-titre, les descriptions au maillet du comportement de Cousin Lymon, un trickster dans toute sa superbe terrifiante, me hanteront longtemps, tandis que le combat, larvé puis ouvert, entre Miss Amelia et Marvin Macy atteint par son intensité une dimension mythologique.

Un recueil à lire, assurément, mais pas n’importe quand, dans n’importe quelles circonstances, pour soi.

À bientôt pour de nouvelles ondes,

Harmony

* Soit « L’Enfant prodige ».

Culture, Théâtre

Halloween ou Arlequin ?

Connaissez-vous les liens obscurs entre Halloween et Arlequin ?

Le sympathique Arlechinno italien, qui foule toujours nos scènes de théâtre avec ses losanges, son masque et son bicorne, serait d’une extraction plus inquiétante que son costume bigarré nous laisse imaginer.

Son lointain ancêtre mythique aux racines nord-germaniques, Hellequin (ou Herlequin, Herla Cyning, Herla King, Harlekin, Erlkönig, Erlking…) ne serait autre que le roi légendaire – avec peut-être quelques fondements historiques – des bandits, des maudits, des démons, des morts sans repos et autres pauvres hères qui se réunissent en troupes spectrales, la Mesnée d’Hellequin, pour se lancer, les nuits où les mondes respectifs des vivants et des morts se rapprochent dangereusement, dans une fantastique chasse sauvage (die Wilde Jagdt, the Wild Hunt)…

Cette incarnation du Diable, pour l’Europe christianisée, aurait une ascendance païenne autrement plus noble. Ce serait Wotan lui-même, Odin pour les Scandinaves, le dieu-roi borgne de la connaissance, de la sagesse, de la victoire et de la poésie, découvreur des runes, qui mènerait à l’origine les morts dans leur chevauchée macabre. 

Cependant, le valet farceur de la commedia dell’arte aurait quant à lui gardé du Démon médiéval son traditionnel masque noir cachant son vrai visage et son chapeau à deux cornes qui évoque le bouc diabolique que l’on connaît bien, déformation du vieux dieu cornu de la nature. 

Y a-t-il une parenté étymologique entre Hellequin et Halloween ? Il y a une zone d’incertitude que certains n’hésitent pas à franchir, reléguant l’étymologie admise de All Hallows’ Eve, la « veille de la Toussaint », à une reconstruction chrétienne postérieure aux ancestrales manifestations qui ont nourri tous les carnavals et leur énergie révolutionnaire. 

Pour illustration, quelques photos prises l’année dernière, à la même période, lors de mon bref passage à la boutique vénitienne Il Campiello, à Paris, pour un remplacement impromptu. (Oui, j’aurais donc dans ma vie vendu des masques de Venise !) Entre autres personnages, les masques du medico della peste, le médecin de la peste, qui ont exercé sur moi une puissante fascination, prennent ce soir une étrange aura prophétique…

Belle pleine lune bleue à toutes les sorcières et sorciers de cette nuit unique et que les fractales vous soient propices ! 

Harmony

Culture, Lectures

« Lettres à la lune » de Fatoumata Kebe (2020)

Je vous ai parlé plus tôt dans l’année de La Lune est un roman de Fatoumata Kebe, qui a illuminé mon confinement. Ainsi, quand j’ai appris qu’un nouveau livre de cette astrophysicienne sortait cet été, c’est tout naturellement que j’ai couru en librairie me le procurer.

Les Lettres à la lune, aussi publiées aux éditions Slatkine & Cie, sont un recueil, constitué et présenté par l’autrice, d’histoires et de textes consacrés à la lune à travers les époques et différentes cultures, depuis les mythologies anciennes jusqu’aux balbutiements de la science-fiction, en passant par la poésie romantique et symboliste ou encore la chanson.

J’ai apprécié de parcourir cette diversité d’inspiration et d’esthétiques. Toutefois, l’ensemble reste une compilation, où Fatoumata Kebe se place discrètement au second plan. L’ensemble est ainsi moins « personnel », si je puis dire, car moins porté par le regard scientifique qui m’a tant plu dans le premier volume, et qui éclairait les mystères de cet astre familier.

C’est en définitive plus un excellent point d’entrée pour qui souhaite se plonger dans des recherches plus approfondies sur des textes lunaires, en donnant des idées de références à explorer et des extraits choisis qui ont un goût de revenez-y. Je le garde précieusement pour retrouver plus tard, dans leur entièreté, les textes qui ont nourri la passion de cette scientifique.

Mais je vous avoue : après ces deux lectures successives, j’attends maintenant la troisième et ultime publication, pour terminer ce beau cycle lunaire !

Que les fractales vous soient propices,

Harmony

Culture, Lectures

« La lune est un roman » de Fatoumata Kebe (2019)

Joyau que cet ouvrage qui réconcilie paisiblement ce qu’on nous apprend à voir comme irréconciliables : la science et la mythologie.

Sublime couverture de chez Slatkine & Cie

Les mots savants puisent dans ces fantaisies millénaires, comme ces récits merveilleux sont parfois minutieusement structurés sur des observations exactes et lucides de l’unique satellite de notre planète.

L’écriture de Fatoumata Kebe, astrophysicienne française, est d’une clarté et d’une simplicité d’eau vive. Avec un talent mûr de pédagogue, elle rend immédiatement tangible et lumineux des phénomènes naturels qui défient l’imagination.

Moi qui croyais m’y connaître en matière de lune, puisqu’on me reproche souvent d’y être, j’ai tellement appris à cette lecture !

Je suis heureuse d’avoir été confinée avec cet astre, car ce fut pour moi le moment parfait pour chaque soir m’y pencher et goûter à sa lumière lunaire.

C’était un achat instinctif de l’été dernier. Je n’étais pas là pour ça. Mais la lumière de la lune sur cette couverture était si forte que je l’entendais m’appeler. Coup de foudre ! Il a fallu que je sorte avec. Je m’encanaillais à la Librairie de l’Inconnu, la librairie ésotérique de l’Odéon, et j’en suis sortie avec un ouvrage scientifique ; c’est le genre d’ironie que je goûte toujours. Et j’ai eu tellement raison.

Cette lecture m’a tant plu que j’ai songé à le proposer au travail comme possible livre audio à enregistrer, lu par son autrice. Mais malheureusement pour moi, et heureusement pour vous, ce livre existe déjà à écouter et vous est donc accessible même en confinement !

Merci, Fatoumata Kebe, de m’avoir accompagnée, enchantée et instruite pendant ces moments de solitude. Vous aussi devez être enfermée, mais je vous souhaite de tout mon esprit de réaliser votre rêve, de bientôt décoller pour les étoiles et de poser un jour le pied en terre sélénite.

Que les fractales vous soient propices ! 🌙

Harmony


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