édition, Culture

Matrimoine en péril : la maison de Colette appelle à l’aide

écrit au sein des éditions
des femmes-Antoinette Fouque

À Saint-Sauveur-en-Puisaye, dans l’Yonne, le directeur de la maison de Colette et président de la Société des amis de Colette, Frédéric Maget, lance un appel au secours pour sauvegarder la maison de l’écrivaine.

Ouverte au public en 2016, après restauration, le lieu s’est d’emblée hissé au rang des visites littéraires les plus conseillées en France. Mais fermée pendant 4 mois en raison de l’épidémie de coronavirus, ne pouvant accueillir au maximum 3 fois moins de visites à sa réouverture qu’à l’accoutumée, la maison de Colette a essuyé des pertes de 40 % et pourrait bien d’ici peu faire naufrage si une aide substantielle ne lui est pas apportée.

Sidonie-Gabrielle Colette,
alias Colette

Aux éditions des femmes-Antoinette Fouque, nous fêtons cette année les 40 ans de La Bibliothèque des voix. Or, l’écriture chaleureuse et sensuelle de Colette l’a élue depuis l’origine comme l’une des autrices-phares, incontournables, de notre collection pionnière de livres parlants.

Nous ne pouvons qu’être sensibles à cet appel que nous relayons aujourd’hui avec un sentiment d’urgence. Il s’agit non seulement de sauver l’héritage d’une écrivaine remarquable des lettres françaises, mais aussi le lieu emblématique d’une lignée mère-fille, où rayonne l’attachement de Colette à Sido, et de lutter contre l’effacement des femmes artistes qui sévit implacablement sous de multiples formes depuis des millénaires. Préserver cet héritage féminin et maternel requiert un effort actif, toujours renouvelé, qui est la raison d’être des éditions des femmes.

En attendant que des institutions culturelles viennent au secours de ce matrimoine en péril, les particuliers peuvent d’ores et déjà le soutenir grâce à leurs dons à cette adresse.

Quant à nous, nous vous laissons avec Colette elle-même, en écoutant un extrait de son recueil de nouvelles La Maison de Claudine lu pour La Bibliothèque des voix par Anny Duperey, inspiré par la maison maternelle :

Extrait de La Maison de Claudine, de Colette, lu par Anny Duperey,
sur le SoundCloud de La Bibliothèque des voix

Retrouvez Colette et Sido dans le catalogue des éditions des femmes-Antoinette Fouque :

Livres parlants de La Bibliothèque des voix

Livres imprimés

Culture, Lectures, Pour un monde meilleur

Souvenirs de Billie Holiday, par Françoise Sagan, en soutien au mouvement Black Lives Matter

Aujourd’hui, je souhaite partager un extrait choisi d’un livre audio lu par son autrice, portrait lucide et poignant de Billie Holiday par Françoise Sagan, en soutien solidaire au mouvement Black Lives Matter.

Avec mon meilleur souvenir, immortalisé à La Bibliothèque des voix, s’ouvre sur la rencontre de Françoise Sagan avec Billie Holiday, la chanteuse adorée de son adolescence. Elle va jusqu’au Connecticut rien que pour l’entendre chanter, puis des années après, elle la retrouve à Paris, diminuée et affaiblie. C’est cette seconde rencontre que restitue ici l’autrice dans sa lecture, en 1986. Elle nous fait partager le choc de comprendre soudain, parce qu’elle le voit sur une femme qu’elle admire, les ravages du racisme systémique aux États-Unis d’Amérique, qui use et brutalise ses citoyen·ne·s noir·e·s jusqu’à la mort, dans l’indifférence criminelle du reste du monde.

Extrait d’« Avec on meilleur souvenir » de Françoise Sagan, enregistré par elle-même en 1986
pour La Bibliothèque des voix

Il est insupportable que ce texte, que les éditions des femmes ont choisi de porter aux oreilles du public dans les années 1980, soit toujours d’actualité au siècle suivant, en l’an 2020.

Depuis des années que je suis le mouvement Black Lives Matter, je porte le deuil de George Floyd, d’Adama Traoré, de Breonna Taylor, d’Eric Gardner et de toutes les victimes agressées et assassinées par la haine raciste, et ne peux exprimer que le choc, la tristesse et la colère que suscitent toutes les violences, policières ou autres, exercées sous couvert d’ineptes idéologies qui hiérarchisent les vies humaines et les anéantissent.

Il est grand temps que les Blanc·he·s de par le monde refusent publiquement de se taire et de fermer les yeux face à ces crimes, où qu’ils aient lieu, en « insouciants barbares de l’Histoire. »

Harmony

Lectures, Pour un monde meilleur

« Circonfession » de Jacques Derrida, lu par l’auteur (1993)

Voici un OLNI* comme on n’en voit guère. Rien qu’expliquer de quoi il s’agit relève de la gageure.

Vous pouvez en préambule écouter cette émission radiophonique de France Culture, gracieusement mise en ligne en janvier de l’année dernière, où Jacques Derrida présentait lui-même la parution de son texte en 1991, soit deux ans avant qu’il en fasse cette lecture à La Bibliothèque des voix.

Cependant, accrochez-vous. Je relève le défi et vous présente le contexte de Circonfession :

Le critique et philosophe britannique Geoffrey Bennington a écrit un livre intitulé Jacques Derrida sur la pensée de… Jacques Derrida. Son but est de montrer comment celle-ci, surnommée la « Derridabase », forme un système clos aussi logique et implacable que le programme informatique d’un ordinateur.

Toutefois, Jacques Derrida lui-même demande un droit de réponse à son ami et confrère Geoff, pour prouver que sa pensée et son être ne peuvent être ainsi contenus de manière étanche et qu’ils dépassent irrémédiablement la Derridabase. Cette réponse sera intégrée à l’ouvrage de Bennington, imprimée dans ses marges : c’est ce texte qu’est Circonfession.

Circonfession de Jacques Derrida
enregistré à La Bibliothèque des voix
des éditions des femmes-Antoinette Fouque

Or, alors que Derrida travaille à cet étrange ouvrage auto-référent, il a 59 ans et sa mère se meurt d’une longue agonie. À son chevet, il écrit. Elle ne le voit plus, n’entend pratiquement plus, ne se souvient pas de lui, et le jeu intellectuel avec l’ami Geoff se transforme peu à peu en interrogation douloureuse sur cet abominable entre-deux, qui n’est ni mort ni vie.

Cet effacement de la mémoire de sa mère lui fait repenser à sa lointaine enfance auprès d’elle en Algérie. À la pratique familiale d’un judaïsme caché sous des mots qui relèvent du catholicisme, par une tentative de demi-assimilation protectrice contre l’antisémitisme, qui devient porteuse de confusion et de honte. Mais aussi à des réflexions tirées des Confessions de Saint Augustin, choisi comme frère d’écriture (puisque né de même en terre algérienne). Et enfin à un épisode précoce de sa propre vie dont il ne garde aucun souvenir : sa circoncision.

J’ai été frappée par ce questionnement, si peu abordé, et combien controversé, de la circoncision comme violence, sexuelle et mutilatoire, sur les enfants. Le parallèle est dressé avec l’excision, à cette essentielle différence près que la circoncision prend soin de conserver les fonctions de l’organe où a lieu la coupure, alors que l’excision vise à la réduire, la détruire.

Mais Derrida pose explicitement la question de la violence, de la souffrance, de l’impact traumatique et de l’amnésie. Sans souvenir précis de l’événement, qu’il tente de reconstruire à travers des recherches et descriptions historiques glaçantes, il semble réduit à ne laisser cette réflexion qu’à l’état de grand point d’interrogation.

Toutefois, sa prise de position se clarifie à la mention répétée du choix qu’il a fait de ne pas circoncire ses fils. Une décision lourde de conséquences et de sentiment de culpabilité, car ce refus du coup de couteau initiatique est synonyme de désintégration de leur communauté d’origine : la circoncision scelle l’alliance de la divinité et de l’homme futur dans le judaïsme ; en choisissant de ne pas circoncire ses fils, le philosophe choisit de les en exclure, de sciemment les couper des siens, et de leur histoire commune.

Vous l’aurez compris, cette Circonfession tourne autour de sujets tabous, difficiles à traiter, à évoquer, parfois même à penser, tant elle semble tourner autour d’un trou noir qui risque de nous engloutir. La voix de Derrida leur donne cette épaisseur humaine qui manquerait peut-être sur le papier imprimé, où l’intellect semble froid. Sa mise en voix, avec ses inflexions et ses fragilités, met en lumière à quel point cette intellectualisation est avant tout protection, mise à distance, armure pour descendre dans des contrées intérieures où les émotions puissantes rendraient toute exploration impossible.

C’est une chance, finalement, que ce texte n’existe plus que dans cet enregistrement. Car avec cette pâte humaine, vibratoire et touchante, elle nous aide à faire face à ces questions, à leur tourner autour et à les apprivoiser.

Lectrices, lecteurs qui me suivez encore dans mes circonvolutions de confinement, je vous remercie et que les fractales vous soient propices,

Harmony

* Un OLNI est un Objet Littéraire Non Identifié. Moins connu que son cousin volant l’OVNI, son existence est en revanche bien plus formellement attestée.

écriture, Vie de la Table

L’atelier La Grenade : lecture à haute voix

Un grand merci au label La Grenade pour la soirée en live Instagram d’hier soir.

J’ai découvert il y a peu sur Twitter cette collection naissante destinée à repérer des premiers romans prometteurs et de tous horizons grâce à Florence Porcel, que je salue.
Depuis le début du confinement, son directeur éditorial, Mahir Guven, Goncourt du premier roman 2018 pour Grand frère, organise deux soirs par semaine (le mardi et le jeudi) sur le compte des éditions Jean-Claude Lattès, accompagné d’un auteur ou d’une autrice, des ateliers d’écriture thématiques que je prends plaisir à suivre.

Ce que j’apprécie particulièrement dedans ? L’humilité de reconnaître la multiplicité des techniques et des processus créatifs dans la diversité des personnes.

Hier soir, le live abordait grâce à l’actrice, autrice et metteuse en scène Mounya Boudiaf, familière de la direction de comédien·ne·s et aux conseils précieux, la question de l’oralisation de son propre texte – c’est-à-dire, le lire à voix haute, pour repérer ses faiblesses ou libérer son potentiel. Quand le duo a fait appel à un·e volontaire pour lire son texte, j’ai hésité, et puis… j’ai dégoupillé.

Celles et ceux qui me connaissent savent mon penchant pour la lecture et la mise en voix, ma fascination pour le théâtre, mon nouvel emploi… Ayant longtemps entretenu la lecture orale comme un plaisir solitaire (et presque coupable), je me suis faite ces dernières années Donneuse de Voix aux Bibliothèques Sonores, pour les gens empêchés de lire. Mais j’y lis, seule, le texte des autres, je peaufine… et lire en public, en direct, et de surcroît un extrait de son propre texte, est une expérience radicalement différente !

Parce que je me sens toujours plus à l’aise en rajoutant, comme un grain de sel, un degré d’ironie, j’ai choisi de lire un passage sur la question de la voix, de la difficulté de la parole publique. Le personnage finit par y régler ses interventions orales, littéralement, comme du papier à musique. Ainsi, par sa propension maladive à tout anticiper, il transforme sa parole, censée être naturelle et spontanée, en d’éternelles lectures à voix haute, mémorisées, de textes figés.

J’espère que cette lecture, malgré mon trac perceptible, et ce coup d’œil subreptice sur mon travail auront plu aux personnes présentes et piqué leur curiosité. Merci pour la qualité de votre écoute, l’opportunité inattendue tendue par Mahir, les analyses de ma lecture et les pistes de progression offertes par Mounya, ainsi que la bienveillance générale qui règne dans cet atelier.

Demain soir, ce sera de nouveau au tour de Marc Cheb Sun, auteur de Et je veux le monde, de partager ses expériences d’écriture et ses conseils personnels.

Alors je vous dis à demain, et à bientôt pour de nouvelles ondes !

Harmony

Lectures

« Textes pour un poème, Poèmes pour un texte » d’Andrée Chedid, avec Bernard Giraudeau (1991)

Aujourd’hui, le 20 mars 2020, la poétesse Andrée Chedid aurait eu cent ans.

Cet anniversaire de son centenaire, je l’ai fêté dans un bain de douceur. Vêtements amples et chauds, thé au jasmin, chocolat praliné dans la bouche, et à l’oreille la poésie de Chedid, portée par sa voix et les graves apaisants de Bernard Giraudeau. Accompagnés de musique – mandoline, harpe, flûte de Pan, fifre, léger tambour… –, ces poèmes sont un baume et un cadeau en ces temps de chaos et d’angoisse.

livre audio lu par
Andrée Chedid & Bernard Giraudeau
à La Bibliothèque des voix

Cette écoute m’a réconfortée. Elle m’a apporté la paix, la respiration tranquille et la sérénité d’une séance de méditation.

En cette période anxieuse de confinement, je le recommande à tous et à toutes, mais surtout aux personnes malades, aux convalescent·e·s et à celles qui manquent de calme et d’espoir et qui veulent les retrouver.

(Astuce : les livraisons sont compromises, mais l’enregistrement peut être acheté en ligne au format numérique, par exemple sur le site de Kobo. C’est une autre façon de ne pas abandonner le marché du livre.)

Je vous laisse avec un de ces poèmes lumineux et à bientôt pour de nouvelles ondes,

Harmony

Jeunesse,
Jeunesse qui t’élances dans les fatras des mondes,
Ne te défais pas à chaque ombre,
Ne te courbe pas sous chaque fardeau,
Que tes larmes irriguent
Plutôt qu’elles ne te rongent.

Garde-toi des mots qui se dégradent,
Garde-toi du feu qui pâlit,
Ne laisse pas découdre tes songes
Ni réduire ton regard.

Jeunesse,
Entends-moi :
Tu ne rêves pas en vain.

Andrée Chedid

édition, Culture, Vie de la Table

La Bibliothèque des voix

En décembre dernier, j’ai été accueillie aux éditions des femmes-Antoinette Fouque, maison historique qui a marqué à son émergence et pour toujours le paysage éditorial français. Après une passation tout en douceur avec ma prédécesseure Marie Debrouwère, que je salue et envers qui je suis profondément reconnaissante, me voici maintenant secrétaire d’édition de La Bibliothèque des voix.

Qu’est-ce que « La Bibliothèque des voix » ?

Inventée en 1980 sous un autre nom par la fondatrice de la maison, mais vite rebaptisée sous celui-ci, La Bibliothèque des voix est la première collection dans une maison d’édition française entièrement consacrée à des livres audio.

À l’époque, face à ces « livres parlants » enregistrés sur cassettes, on crie à la mort du livre ! Pourtant, les plus grandes voix du théâtre et du cinéma français viennent tour à tour faire cadeau de leur souffle et de leur timbre pour immortaliser sous ce format innovant des chefs-d’œuvre de la littérature française et mondiale. Michèle Morgan, Jeanne Moreau, Jean-Louis Trintignant, Fanny Ardant, Nathalie Baye, Isabelle Huppert, Daniel Mesguich, Isabelle Adjani… offrent leur voix à la Bibliothèque dont les rayons s’allongent et s’emplissent d’année en année, de décennies en décennies.

Fonder des bibliothèques, c’était encore construire des greniers publics, amasser des réserves contre un hiver de l’esprit qu’à certains signes, malgré moi, je vois venir.
Marguerite Yourcenar, Mémoires d’Hadrien

Évidemment, le livre n’en est pas mort pour autant et se porte très bien. Peut-être même encore mieux : puisque pour être lu à La Bibliothèque des voix, encore faut-il l’écrire, ce livre. D’ailleurs, les autrices et auteurs ne s’y sont pas trompé·e·s : Andrée Chedid, Nathalie Sarraute, Françoise Sagan, Julien Gracq, Hélène Cixous, Jacques Derrida, Marie Darrieussecq, Isabelle Carré… viennent lire leurs œuvres figées pour leur redonner le corps et la vibration qu’elles ont perdu·e·s sur la permanence de la page. Il y a quelque chose d’infiniment émouvant et troublant à entendre un texte lu et partagé par la voix de la personne même qui l’a écrit dans le silence et la réclusion.

Se voulant éternel
Il fixa son oreille
Sur la coquille du monde
À l’écoute
D’une voix souterraine
Qui l’escorte — le guide
Et l’agrandit 
Andrée Chedid, Rythmes

Ainsi, les livres de La Bibliothèque des voix sont des joyaux aux multiples facettes : objets d’art, documents historiques, souvent accompagnés de musique, parfois d’éléments de texte inédits, ils ont chacun leur cachet propre, leur raison d’être particulière et, perle après perle, forment ensemble un trésor inestimable de culture et d’humanités.

Cette année, la collection fête son quarantième anniversaire. Entre temps, les supports d’enregistrement et d’écoute ont changé, en accord avec les innovations technologiques des temps qu’elle traverse : de la cassette au CD, du CD au CD MP3, du CD MP3 au téléchargement numérique… Mais la qualité, l’élégance et la passion, elles, demeurent.

J’ai la chance d’arriver à ce moment charnière de son histoire et je suis heureuse de pouvoir apporter ma pierre à ce somptueux édifice.

À bientôt pour de nouvelles ondes,

Harmony