Lectures, Pour un monde meilleur

« La petite fille sur la banquise » d’Adélaïde Bon (2018)

Il a fallu que j’entende la voix douce d’Adélaïde à la radio et en podcast, en français et en anglais, que je la rencontre en chair et en cheveux pour que le spectre que je craignais dans ces pages se dissipe et disparaisse. Le livre lui-même est un exercice en exorcisme.

Vous connaissez déjà le sujet : les conséquences d’un viol pédocriminel, minimisé sous le terme d’« attouchements sexuels », sur la vie d’une jeune femme atteinte d’une amnésie traumatique partielle de ce crime. Il lui faudra des années pour reconstituer le puzzle, pour comprendre qu’elle n’est pas folle, que ses symptômes culpabilisants s’expliquent par les spécificités des psychotraumatismes sexuels sur le cerveau des enfants. Tout refera surface, le violeur-cambrioleur en série sera arrêté, jugé, condamné, après avoir saccagé la vie de dizaines, voire de centaines, de petites filles dans son sillage. Mais c’est elles qui remportent la guerre, malgré toutes leurs cicatrices, et en sortent la tête haute.

C’est pour cela qu’il ne faut pas avoir peur de ce trésor d’écriture : il est de ces mises en mots qui réparent, qui soulagent en remettant le monde à l’endroit. L’authenticité qui s’en dégage est un miracle absolu et c’est cette franchise qui a des vertus cicatricielles. C’est un appel aux victimes isolées pour les repêcher depuis leurs puits de solitude et leur dire, les yeux dans les yeux : « Ce ne sont pas nous, les monstres. »

La petite fille sur la banquise, tapie au fond de l’autrice, parle à travers ce livre aux autres petites filles, au fond de ses lectrices. Et c’est une des expériences les plus émouvantes que j’ai jamais vécues.

J’aurais voulu le 8 mars le dire à Adélaïde de vive voix, dans la manifestation dans laquelle nous aurions dû nous retrouver. Je n’ai pas pu venir pour raisons de santé.

Alors je partage ce ressenti ici, avec retard, en l’honneur du 8 mars que je n’ai pas fêté. Et cela me fait revivre notre défilé du 24 novembre dernier, ce torrent de rébellion joyeuse dans lequel Adélaïde et moi nous sommes retrouvées côte à côte, à soutenir une banderole dans le froid de l’hiver et à crier à pleins poumons nos slogans salvateurs, et à rire, rire, rire, avec cette « joie sauvage » des petites filles qui ne s’assombrissent pas du mauvais temps et sautent à pieds joints, de toutes leurs forces, dans les flaques d’eau.

Merci mille fois, Adélaïde. Jamais je n’oublierai.

À bientôt pour de nouvelles ondes,

Harmony

correction, Lectures, Pour un monde meilleur

« La Tyrannie du silence » de Claire Maximova (2019)

Mon premier billet littéraire et première recommandation de lecture que je souhaite partager à ma Table seront consacrés à un bijou très particulier, éclos dans l’année en cours, qui a pour moi une importance spéciale.

Le mois de janvier 2019 à été marqué par la sortie de l’autobiographie La Tyrannie du silence de mon amie Claire Maximova.

Pierre à l’édifice du mouvement #metoo, elle a participé aux nombreuses dénonciations des violences sexuelles subies par des sœurs aux mains de prêtres, rarement punis, souvent promus, dans l’Église catholique : un scandale que son violeur, seulement déplacé au Canada, pensait ne jamais voir exploser car, disait-il, le public était trop occupé à n’y chasser que les  « pédophiles »…

« La Tyrannie du silence » de Claire Maximova (couverture)

Ce texte, dont j’ai eu le privilège de corriger en amont plusieurs chapitres, est d’une force peu commune. Malgré la longueur de l’ouvrage, les chapitres courts et enlevés se lisent avec rapidité et on ne voit pas les pages passer. Leur plus grande qualité est leur puissance immersive : on comprend au fil des pages comment le couvent des carmélites a sapé l’énergie débordante de l’autrice et a détruit son estime d’elle-même avant que son agresseur saisisse cette occasion pour fondre sur sa victime affaiblie.

Ce n’est donc pas juste la dissection du mode opératoire d’un homme singulier, surnommé Pierre-Judas, qu’opère ce livre, mais celle de toute une institution et d’une culture qui infantilisent et déstabilisent leurs plus fidèles adeptes sous leur autorité pour les abandonner et les diaboliser au moindre sursaut d’amour-propre ou de quête de justice.

Ça ne m’a donc pas surprise quelques mois plus tard de voir figurer La Tyrannie du silence parmi les finalistes du prix Jean-Jacques Rousseau, qui récompense les plus belles autobiographies à Montmorency.

Un beau travail aussi de l’équipe éditoriale du Cherche Midi qui, je sais, a travaillé avec cœur et respect auprès de Claire pour cette remarquable publication. 

À bientôt pour de nouvelles ondes,

Harmony