édition, Culture, Pour un monde meilleur, Traductions, Vie de la Table

« L’Esclavage sexuel » de Voltairine de Cleyre (1890)

Deuxième livrel d’une série de traductions féministes

Quel meilleur moment que la Journée internationale des droits des femmes pour vous présenter la dernière traduction et publication numérique de La Table d’Harmony ?

Après Le Mariage et l’Amour d’Emma Goldman, celle que cette dernière considère « la plus brillante des anarchistes des États-Unis » est à l’honneur : Voltairine de Cleyre.

Si vous ne la connaissez pas, laissez-moi vous faire découvrir cette figure de tête et de flammes !

Je vous présente aujourd’hui son discours le plus étonnant, L’Esclavage sexuel, prononcé en 1890 à Philadelphie, qui de façon surprenante ne traite pas principalement de la prostitution en tant que telle (bien que des parallèles soient dressés) mais de l’institution du mariage. Ce faisant, la militante anarchiste défie la censure puritaine, chappe de plomb empêchant de rendre public le vaste continent occulté des violences sexuelles.

Il m’a souvent été dit, par des femmes aux maîtres décents, qui n’avaient pas la moindre idée des attentats perpétrés sur leurs sœurs moins fortunées :
« Pourquoi ces épouses ne partent-elles pas ? »
Pourquoi ne courez-vous pas, quand vos pieds sont enchaînés l’un à l’autre ? Pourquoi ne criez-vous pas, quand votre bouche est bâillonnée ? Pourquoi ne levez-vous pas les bras au-dessus de vos têtes, quand on vous les plaque de force le long du corps ?

Voltairine de Cleyre, L’Esclavage sexuel (1890)

Voltairine de Cleyre harangue la foule et révèle un scandale : Moses Harman est en prison. Son crime ? L’obscénité : dans sa revue Lucifer, le Porteur de Lumière, il a osé appeler les organes génitaux par leur nom. Il publiait une lettre d’un médecin qui témoignait des séquelles de ses patientes, violées par leur mari avec la protection de la loi, et c’est lui que la justice condamne.
Contributrice de Lucifer, Voltairine de Cleyre cherche à rallier l’opinion américaine pour délivrer son camarade anarchiste. Elle taille en pièces le masque du puritanisme, démontre que le « devoir conjugal » relève du viol systématique légalisé* et dénonce ainsi l’institution traditionnelle du mariage comme la pire forme d’esclavage.

Vous pouvez retrouver L’Esclavage sexuel de Voltairine de Cleyre en livrel (ebook), dans ma traduction de l’anglais, à petit prix militant en ePub sur les sites de Kobo et de la Fnac, ainsi qu’en Kindle.

J’espère que ce 8 mars sera l’étincelle qui portera plus loin votre conscience de l’histoire des droits des femmes.

À bientôt pour de nouvelles ondes,

Harmony

* Le viol conjugal n’a été reconnu dans les pays occidentaux, et le devoir conjugal aboli, qu’au cours des années 1990, mais l’idée que le mariage impliquerait un « devoir » de se soumettre aux appétits sexuels de son époux reste très ancrée dans les mentalités et beaucoup de maris continuent à l’utiliser comme moyen de pression quotidien sur leur compagne. Face aux demandes qui m’ont été faites de pouvoir lire ce texte et celui d’Emma Goldman sur le mariage en version papier, je songe à vous composer une édition conjointe imprimée, qui serait alors accompagnée d’une chronologie du traitement du viol conjugal. Mais je vais devoir vous recommander la patience, car je travaille actuellement en collaboration sur une autre traduction de plus grande envergure dont j’espère pouvoir vous parler d’ici peu.

Lectures, Pour un monde meilleur

« Les Impatientes » de Djaïli Amadou Amal (2020)

Heureuse que ce roman de l’écrivaine camerounaise Djaïli Amadou Amal, déjà lauréat du prix Orange en Afrique 2019 sous le titre Munyal, les larmes de la patience et réédité en France sous le titre Les Impatientes aux éditions Emmanuelle Collas, ait été cette semaine déclaré vainqueur du Goncourt des lycéens 2020. J’ai assisté mercredi à l’annonce en visioconférence de sa victoire et je m’en suis réjouie.

Si le mariage forcé est depuis longtemps un sujet qui foisonne en littérature, tant dans le registre comique que tragique, ce livre a le mérite de placer en son centre, à sa juste place, l’élément le plus occulté qui le constitue pourtant : le viol conjugal.

Djaïli Amadou Amal souligne que si ces trois histoires enchâssées – celles de Ramla, Hindou et Safira – se situent toutes dans le milieu qu’elle connaît le mieux, à savoir la société peule polygame musulmane du Cameroun, elle n’en est pas moins presque universelle. Le viol conjugal, rappelle-t-elle à ceux et celles qui voudraient éviter de s’y penser confronté·e·s, n’est pas un particularisme culturel que l’on pourrait associer singulièrement à un peuple, une nation, un groupe religieux.

Le roman met en lumière ce que toutes les sociétés patriarcales du monde refusent de reconnaître et d’admettre : que ce crime, maquillé sous le nom trompeur et sévère de « devoir » conjugal pour éviter de le voir et culpabiliser les victimes, n’est pas un fait extraordinaire, mais ordinaire, qu’il n’est pas commis juste par quelques monstres mais par de nombreux hommes mariés et pères de famille bien intégrés, qu’il n’est pas l’exception, mais la règle. Qu’il est tellement banal que son émergence destructrice est devenue le point (dé)structurant autour duquel s’organisent les vies et les psychés brisées dites « féminines » de milliards de femmes de par le monde depuis des millénaires. Que les hommes de leur propre famille les cassent et les soumettent par ce biais, et que trop peu y réchappent.

Comme vous vous en doutez, c’est un sujet qui me touche. J’ai déjà abordé la problématique de l’institution traditionnelle du mariage dans ma traduction du l’essai Le Mariage et l’Amour d’Emma Goldman. Par ailleurs, une prochaine publication suivra, qui abordera plus frontalement la question criminelle du viol conjugal.

Bravo à l’autrice des Impatientes pour son courage de briser l’omertà la mieux gardée du monde et pour cette nouvelle victoire ! Nous n’avons plus la patience de tolérer ces crimes et d’attendre un changement qu’on nous promet, pour encore un autre « monde d’après » que jamais on ne connaîtra.

Que les fractales vous soient propices,

Harmony

correction, Culture, Lectures, Pour un monde meilleur, Traductions

« Femmes, race et classe » d’Angela Davis (1981)

Cet essai historique et politique, écrit par la légende vivante de la lutte pour les droits civiques en Amérique Angela Davis, a été traduit en français en 1983 par Dominique Taffin et le collectif de traduction des éditions des femmes-Antoinette Fouque, et réédité cette année, pour la première fois au format poche.
✊🏿
Femmes, race et classe est une lecture indispensable pour comprendre la violence des rapports sociaux aux États-Unis d’Amérique, la mécanique implacable des systèmes discriminatoires, ainsi que l’infinie difficulté de coordonner les luttes pour les abolir.
✊🏾

Récemment remis sur le devant de la scène par la percée du mouvement Black Lives Matter, ce livre est une mine d’or pour toute personne souhaitant se renseigner sur les mouvements des droits civiques et féministes aux États-Unis. Il met pour une fois à l’honneur comme forces historiques, non pas ceux qui ont tout pouvoir de tricoter les lois à leur avantage, mais celles et ceux qui, légalement privé·e·s de pouvoir, font pression pour les défaire et les remplacer par de meilleures.
✊🏽
Avec une précision clinique et sans complaisance, Angela Davis braque aussi le projecteur sur les aspects les moins glorieux de ces luttes. Elles, qui gagneraient tout à s’unir, ont fait l’objet de calculs égoïstes visant à gagner l’une contre l’autre, plutôt qu’ensemble. Les hommes noirs jouant sur leur privilège masculin pour être admis dans le boys’ club du pouvoir d’une part, et les femmes blanches sur leur privilège racial pour se rehausser au détriment des groupes ethniques dévalorisés d’autre part, les femmes noires ont été une fois de plus les grandes sacrifiées des deux camps.
✊🏼
Il s’agit d’une étude parfaite pour mesurer le chemin parcouru, depuis la privation totale de droits des personnes noires et des femmes sur le sol américain au XIXe siècle, jusqu’à l’élection ce mois-ci de Kamala Harris, première femme et personne racisée accédant à la vice-présidence des États-Unis.
✊🏽
La réédition de ce titre début 2020 au format poche aux éditions des femmes-Antoinette Fouque, à laquelle j’ai eu la chance d’apporter ma contribution, a paru au moment parfait pour accompagner l’intérêt grandissant du public francophone pour ces problématiques. C’était un très grand honneur pour moi de me voir confier, dès mon arrivée au sein de la maison, la dernière étape de correction de cette traduction militante des années 1980 d’une autrice que j’admire au plus au point. J’ai pu lui rendre justice en chassant des coquilles résiduelles et en corrigeant, texte original à la main, quelques phrases rendues bancales par l’urgence éditoriale de l’époque, tout en respectant ses choix de traduction, pour le confort et la compréhension du lectorat du début du XXIe siècle.
✊🏾
C’est avec plaisir et fierté que nous voyons les exemplaires de ce texte être plus que jamais demandés, achetés, partagés, offerts, et ce texte lu, analysé, discuté, chroniqué, recommandé, preuve s’il en est qu’il s’ancre profondément dans la conscience collective et l’appréhension de notre monde actuel.
✊🏿
Si par mégarde vous êtes passé·e à côté, n’hésitez pas à contacter à Paris la Librairie des femmes pour recevoir ou aller chercher le vôtre !

À bientôt pour de nouvelles ondes,

Harmony

© Photo by Life Matters from Pexels
Pour un monde meilleur, Théâtre, Traductions, Vie de la Table

« Les Mauvaises Sœurs » d’Alma De Groen : traduction en confinement

Quoi de mieux, en ce début de second confinement, que de vous présenter les fruits mûrs du premier ? 🥝

Je ne sais pas m’ennuyer, et même enfermée chez moi en chômage partiel, je n’ai pas arrêté. En parallèle de la publication de l’essai d’Emma Goldman Le Mariage et l’Amour, traduit en français par mes soins, j’ai repris et mené à bout une autre traduction. Il s’agit d’une deuxième pièce, après Les Fleuves de Chine, d’une dramaturge australienne d’origine néo-zélandaise que j’adore : Alma De Groen.

Cette pièce en huis clos, portée par quatre femmes au milieu de la cinquantaine, a été écrite à une période du théâtre australien, les années 2000, où il n’y avait quasiment aucun rôle féminin de cet âge sur les planches.

Et vous savez quoi ? C’est aussi et encore le cas aujourd’hui en France, comme le met en lumière l’initiative du Tunnel des 50, ce pourquoi j’ai jeté mon dévolu sur ce texte, en plus de son humour corrosif, son irrévérence jubilatoire et son acuité déconcertante.

L’histoire ?

Le grand scientifique australien Alec Hobbes vient de mourir. Connu mondialement pour ses modélisations informatiques des stratégies de survie des espèces intelligentes, il a passé ses dernières années diminué par la maladie d’Alzheimer. Sa veuve, Meridee, cloîtrée dans le bureau du défunt dans les Montagnes Bleues, reçoit bon gré mal gré Judith et Lydia, deux amies du temps de la fac venues la réconforter. Une troisième s’incruste : Hester Sherwood, la féministe casse-pied de leur jeunesse qui avait disparu des radars. Sous l’œil sévère de l’ordinateur d’Alec, les retrouvailles des quatre amies s’enveniment alors que de vieilles rancœurs refont surface !…

Les Mauvaises Sœurs d’Alma De Groen entre tellement en résonance avec l’atmosphère mondiale actuelle que le Griffin Theatre de Sydney, en Australie, a d’ailleurs décidé de reprogrammer la pièce cet hiver :

Cela vous dirait de la voir au théâtre, en français, quand leurs portes rouvriront ? 🎭

Faites-le savoir !

À bientôt pour de nouvelles ondes,

Harmony

NB : Vous travaillez dans le monde du spectacle ou de l’édition,
vous êtes directrice ou directeur de théâtre, productrice ou producteur,
metteuse ou metteur en scène, comédienne ou comédien,
ou bien encore éditrice ou éditeur, et la traduction de cette pièce pique votre curiosité ?
N’hésitez pas à m’envoyer vos questions à travers la rubrique Contact
et me demander une copie du texte français.

Si vous êtes spectateur ou spectatrice potentiel·le
et que vous aimeriez voir la pièce sur scène,
partagez l’article pour que le projet se fasse connaître
en France et en francophonie !

édition, Culture, Traductions

« Le Mariage et l’Amour » d’Emma Goldman (1914)

Premier livrel d’une nouvelle série de traductions féministes

On pense généralement au sujet du mariage et de l’amour que l’un et l’autre sont synonymes, qu’ils prennent leur source dans le même élan, et qu’ils répondent aux mêmes besoins humains. Comme la majorité de ce qu’« on » pense généralement, cette opinion repose non pas sur des faits réels, mais relève de la superstition.

Emma Goldman, Le Mariage et l’Amour (1914)

Chères lectrices, chers lecteurs,

Il est temps de vous annoncer une bonne nouvelle : la Table d’Harmony se fait petite maison d’édition indépendante !

Ma traduction de l’essai d’Emma Goldman Le Mariage et l’Amour (1912) est désormais disponible en livrel*, aux formats Kindle ainsi qu’ePub sur Kobo, Google Play Livres et le site de la Fnac.

C’est ma première publication indépendante, créée dans une perspective militante. L’objectif est de rendre facilement accessibles en français, et à mon rythme, de courts textes critiques de figures du féminisme anglophones méconnues en France et dans le monde francophone.

Dans cet essai de 1914 de l’anarchiste et féministe Emma Goldman, le mariage est mis sur le banc des accusés, au même titre que l’exploitation capitaliste. Contrat de dupe sous l’égide des religions et de l’État, l’amour y est l’appât accroché à son hameçon et la femme le poisson préparé dès la naissance pour être consentant. L’autrice dépouille l’institution conjugale de son mysticisme romantique et de sa respectabilité au nom de la défense des droits des femmes et des enfants. Aussi farouchement critique qu’optimiste, Le Mariage et l’Amour est un plaidoyer en faveur de la maternité et de l’amour libres.

Vous pouvez d’ores et déjà télécharger votre exemplaire en ligne à petit prix, découvrir le texte dans ma traduction et me faire vos retours, toujours précieux.

Surtout, dites-moi si l’initiative vous intéresse et si vous voulez découvrir d’autres textes à l’avenir. Ce n’est là qu’un début !

Bonne lecture à tou·te·s, et que les fractales vous soient propices !

Harmony

* Oui, « livrel » est bien la traduction de l’anglais ebook. N’est-ce pas joli ? Pourquoi ne pas l’utiliser davantage ?

PS : Dernières mises à jour le 14 juillet 2020 pour la mise en disponibilité du livrel sur Kobo et le 17 juillet pour la Fnac, puis pour sa sortie sur Google Play Livres en novembre 2020.

Pour un monde meilleur

Merci, Adèle Haenel

Suite au départ farouche d’Adèle Haenel, Céline Sciamma et Aïssa Maïga de la dernière cérémonie des Césars en réponse au sacre de Violeur Polanski comme « meilleur réalisateur », j’ai vu ces lettres fleurir sur un mur près de chez moi grâce à des colleuses féministes inconnues.

J’ai pris ce « MERCI, ADÈLE HAENEL » en photo, au cas où, parce les premières lettres commençaient déjà à se décoller, sans doute avec un peu d’aide…

Aujourd’hui, en allant jeter le contenu de ma poubelle de verre (mes rares sorties de confinement sont palpitantes !), je me rends compte que ça y est : des violeurs et autres agresseurs sexuels (car il n’y a qu’eux qui ont intérêt à voir disparaître ce message) ont fini leur office. Le nom d’Adèle Haenel a complètement disparu, laissant le « MERCI » à moitié déchiré.

Constat :

Même en confinement pour raison d’épidémie mondiale, il y a des violeurs qui pensent à sortir pour détruire tout ce qui pourrait remettre en cause leur petit pouvoir et les montrer dans la lumière tels qu’ils sont, et non pas tels qu’ils veulent paraître et se représenter.

Alors j’ai fouillé mon smartphone et j’y ai retrouvé le cliché pris le 11 mars, juste avant de me retrouver officiellement confinée.

Voilà, je pose ces mots là, pour les rendre de nouveau visibles. Là où les agresseurs et violeurs de mon périmètre ne pourront pas aller gratter avec leurs minables bouts d’ongles rageurs pour à la longue les effacer.

Si on les a fait disparaître, c’est que ces mots ont du pouvoir.

Merci aux colleuses. Même en confinement, la révolte continue.

Elle gronde.

À bientôt pour de nouvelles ondes,

Harmony

Lectures, Pour un monde meilleur

« La petite fille sur la banquise » d’Adélaïde Bon (2018)

Il a fallu que j’entende la voix douce d’Adélaïde à la radio et en podcast, en français et en anglais, que je la rencontre en chair et en cheveux pour que le spectre que je craignais dans ces pages se dissipe et disparaisse. Le livre lui-même est un exercice en exorcisme.

Vous connaissez déjà le sujet : les conséquences d’un viol pédocriminel, minimisé sous le terme d’« attouchements sexuels », sur la vie d’une jeune femme atteinte d’une amnésie traumatique partielle de ce crime. Il lui faudra des années pour reconstituer le puzzle, pour comprendre qu’elle n’est pas folle, que ses symptômes culpabilisants s’expliquent par les spécificités des psychotraumatismes sexuels sur le cerveau des enfants. Tout refera surface, le violeur-cambrioleur en série sera arrêté, jugé, condamné, après avoir saccagé la vie de dizaines, voire de centaines, de petites filles dans son sillage. Mais c’est elles qui remportent la guerre, malgré toutes leurs cicatrices, et en sortent la tête haute.

C’est pour cela qu’il ne faut pas avoir peur de ce trésor d’écriture : il est de ces mises en mots qui réparent, qui soulagent en remettant le monde à l’endroit. L’authenticité qui s’en dégage est un miracle absolu et c’est cette franchise qui a des vertus cicatricielles. C’est un appel aux victimes isolées pour les repêcher depuis leurs puits de solitude et leur dire, les yeux dans les yeux : « Ce ne sont pas nous, les monstres. »

La petite fille sur la banquise, tapie au fond de l’autrice, parle à travers ce livre aux autres petites filles, au fond de ses lectrices. Et c’est une des expériences les plus émouvantes que j’ai jamais vécues.

J’aurais voulu le 8 mars le dire à Adélaïde de vive voix, dans la manifestation dans laquelle nous aurions dû nous retrouver. Je n’ai pas pu venir pour raisons de santé.

Alors je partage ce ressenti ici, avec retard, en l’honneur du 8 mars que je n’ai pas fêté. Et cela me fait revivre notre défilé du 24 novembre dernier, ce torrent de rébellion joyeuse dans lequel Adélaïde et moi nous sommes retrouvées côte à côte, à soutenir une banderole dans le froid de l’hiver et à crier à pleins poumons nos slogans salvateurs, et à rire, rire, rire, avec cette « joie sauvage » des petites filles qui ne s’assombrissent pas du mauvais temps et sautent à pieds joints, de toutes leurs forces, dans les flaques d’eau.

Merci mille fois, Adélaïde. Jamais je n’oublierai.

À bientôt pour de nouvelles ondes,

Harmony

Lectures, Pour un monde meilleur, Vie de la Table

Mots Écrits : archives des violences contre les femmes

Hier soir à l’Espace des femmes, rue Jacob, à Paris, en partenariat avec la Maison de la Poésie, j’ai assisté à une impressionnante lecture publique d’archives sur les violences commises par les hommes sur les femmes depuis des siècles et des siècles d’histoire de France.

Ces archives ont été compilées avec soin, et obtenues après maints obstacles, par la comédienne Sophie Bourel, avec sa compagnie théâtrale et poétique La Minutieuse. J’ai pu apporter ma pièce à l’édifice avant, en participant à la transcription de quelques unes de ces archives…

Depuis les comptes rendus de procès en sorcellerie, des témoignages de femmes martyrisées par leurs conjoints violents que seules aident une poignée d’associations, en passant par les jugements de relaxe d’hommes coupables de féminicides, les lectrices et un lecteur volontaires ont brillamment mis en évidence dans ces « Mots Écrits » le continuum des violences sexistes et sexuelles du Moyen Âge à aujourd’hui.

Ça a été aussi pour moi l’occasion d’expérimenter (avec une belle coquille introductive de correcteur automatique) mon premier live tweet, que vous pouvez lire ici :

Un grand bravo à toutes et à tous pour leur courage, leur force morale et leur intégrité de nous présenter à voix haute ces archives tenues soigneusement sous clef depuis des décennies, voire des siècles !

À bientôt pour de nouvelles ondes,

Harmony

Culture, Pour un monde meilleur, Théâtre, Traductions

« Les Fleuves de Chine » d’Alma De Groen : traduction-adaptation

Si nous réussissions à changer nos attitudes, ce n’est pas seulement que nous verrions la vie sous un jour différent, c’est que la vie elle-même en viendrait à être différente.
Katherine Mansfield

Alors que la langue anglaise fait preuve d’une (relative) grande neutralité de genre, il n’en va pas de même de notre langue française.

En tant que traductrice confrontée la pièce Les Fleuves de Chine d’Alma De Groen en langue originale (la moitié historique entre Katherine Mansfield face à son mari John Middleton Murry et le maître mystique Georges Gurdjieff mise à part), la moitié de science-fiction politique m’a vite posé problème.

Il m’a fallu trouver des moyens d’en rendre crédible le propos, qui repose sur un retournement narratif carnavalesque du rapport de forces entre les sexes, tout en le fondant dans une langue qui lui est fondamentalement hostile.

Le français, en effet, rend ce saut imaginatif impossible, du moins d’une manière crédible sur le long terme, par le verrouillage des règles mêmes de sa grammaire officielle. C’est pourquoi j’ai d’abord cru Les Fleuves de Chine impossible à traduire dans son intégralité dans notre langue, du moins sans que ce passage n’anéantisse d’un coup et irrémédiablement la suspension d’incrédulité de tout le public francophone.

L’intégration dans une même « communauté linguistique »,
qui est un produit de la domination politique
sans cesse reproduit par des institutions capables d’imposer
la reconnaissance universelle de la langue dominante,
est la condition de l’instauration
de rapports de domination linguistique.
Pierre Bourdieu
Ce que parler veut dire : L’économie des échanges linguistiques (1982)

Après une longue maturation et un travail de recherche, j’ai trouvé une parade linguistique créative apte à sauvegarder la crédibilité de la pièce en français. Ironiquement, cette transposition la rend encore plus frappante que le texte original, car l’écart entre les deux mondes se révèle alors encore plus terrible et profond.

Ainsi, pour une moitié du texte, j’ai opéré une certaine alchimie linguistique. Toutes les répliques des personnages natifs de la future Australie matriarcale imaginée par Alma De Groen ont été traduites, ou plutôt adaptées, en français, selon les principes de « la féminine universelle ».

Inventée (à ma connaissance) par la dramaturge féministe française Typhaine D, lauréate du prix Gisèle Halimi 2018 au concours d’éloquence de la Fondation des Femmes, dans son seule-en-scène Contes à Rebours (2012), « la féminine universelle » est une logique linguistique en opposition à « l’universel masculin ».

C’est « la française », mise en miroir provocateur et révélateur avec « le français ».

Il faudrait bâtir et imposer des modèles culturels féminins
(fondés sur une « spécificité » féminine, si l’on veut)
qui aient valeur universelle dans un monde où
universel = masculin.
Autrement dit, cultiver la marginalité
jusqu’à ce que la marge occupe la moitié de la page.
On en est loin.
Marina Yaguello, linguiste,
Les Mots et les Femmes (1978)

En cohérence avec le contexte politique, social et psychologique dépeint par Alma De Groen, j’ai porté l’innovation linguistique de Typhaine D plus loin en remplaçant la règle grammaticale dite du « masculin l’emporte (sur le féminin) » par « la féminine l’emporte (sur la masculine) », avec de surcroît la féminisation de certains mots-clefs fondateurs.

Dans son travail littéraire, Typhaine D respecte habituellement l’ancienne règle égalitaire de proximité, à part dans son morceau de bravoure satirique La Pérille mortelle, présenté au concours d’éloquence du collectif Droits humains pour tou·te·s, en contrepoint comique à la déclaration alarmiste de l’Académie française contre la pratique de l’écriture inclusive en 2017.

C’est de ce retournement parodique que je me suis inspirée – tandis qu’elle-même a entre temps fait de La Pérille mortelle un seule-en-scène complet qui a rencontré en 2019 un franc succès au Café de la Gare à Paris.

Ici, il s’agit de prendre à revers la règle artificielle de genre encore en vigueur en français actuel, ainsi justifiée par le grammairien Nicolas Beauzée en 1767 :

« Le genre masculin est réputé plus noble que le féminin
à cause de la supériorité du mâle sur la femelle. »

Elle fait écho à l’affirmation arbitraire de l’abbé Bouhours au siècle précédent :

« Lorsque les deux genres se rencontrent, il faut que le plus noble l’emporte. »

Ici, le genre le plus noble n’est plus celui que le public francophone a l’habitude d’entendre.

lire un texte qui transgresse la forme standard
force à changer de programme mental pour pouvoir lire.
il n’y a plus de distance.
la nouvelle forme,
qui d’une manière ou d’une autre n’est pas familière,
force à lire autrement
– non pas à lire à propos d’autres choses,
mais à lire d’une autre façon.
Andrea Dworkin
postface de Woman Hating (1974),
« La grande lutte de la ponctuation et de la typographie »

Seule cette inversion radicale du français permet de rendre compte de l’hécatombe masculine – la hausse du taux de suicide des hommes est évoquée dès l’ouverture de la pièce – et de la psychologie aliénée du personnage fictif de Wayne, inhibé en tant qu’homme dans cette société matriarcale qui l’empêche de se construire comme créateur.

Ce n’est qu’à ce prix que celle-ci apparaît comme une transposition fidèle du blocage créatif du personnage historique central : Katherine Mansfield, façonnée ici comme figure archétypale de l’autrice née en patriarcat.

Sans cela, la pièce d’Alma De Groen devient boiteuse, perd toute crédibilité dans le monde francophone et le public ne peut mesurer ni la pertinence ni la portée subversive du propos de cette dramaturge australienne contemporaine dont l’œuvre est restée jusqu’ici inédite en France.

La femme artiste,
c’est un endroit extrêmement douloureux de notre histoire,
parce qu’effacé complètement.
Il y a une ou deux figures qui émergent de temps en temps
et les autres n’existent pas.
Et, encore aujourd’hui, on est dans cet effacement des œuvres des femmes.
Carole Thibaut

Bonne découverte et à bientôt pour de nouvelles ondes,

Harmony

NB : Vous travaillez dans le monde du spectacle ou de l’édition,
vous êtes directrice ou directeur de théâtre, productrice ou producteur,
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ou bien encore éditrice ou éditeur,et la traduction de cette pièce pique votre curiosité ?
N’hésitez pas à m’envoyer vos questions à travers la rubrique Contact
et me demander une copie du texte français.

Si vous êtes spectateur ou spectatrice potentiel·le
et que vous aimeriez voir la pièce sur scène,
partagez l’article pour que le projet se fasse connaître
en France et en francophonie !