Lectures, Pour un monde meilleur

« Pardon » d’Eve Ensler (2020)

Ma première lecture de l’année aura donc été celle de Pardon d’Eve Ensler. Célèbre pour ses Monologues du vagin, l’autrice américaine est également à l’origine du V-Day et a cofondé avec le Dr. Denis Mukwege, prix Nobel de la Paix, la Cité de la Joie au Congo.

Le texte français par Héloïse Esquié est paru il y a une semaine chez Denoël.
Il s’agit d’une autofiction d’un genre (à ma connaissance) nouveau : l’épistolière écrit à la place de son père, décédé il y a 30 ans et qui l’a violée et maltraitée toute son enfance et adolescence, la lettre d’excuses qu’elle n’a jamais reçue de lui.

« Pardon » d’Eve Ensler (couverture)

En raison du titre français, j’appréhendais cette lecture : s’agissait-il de vanter aux victimes de sévices les bienfaits de pardonner à leurs bourreaux ? Le titre anglais, The Apology (2019), est moins ambigu : non, c’est bien le tortionnaire incestueux qui est sommé de présenter ses excuses et de reconnaître les souffrances atroces infligées à sa fille.

Paru dans le sillage des récits de violences sexuelles subies publiés ces deux dernières années, dur mais cathartique, cet ouvrage pose la prochaine étape de #MeToo pour que notre culture change vraiment : les agresseurs doivent reconnaître publiquement leurs crimes, assumer la responsabilité de leurs conséquences dévastatrices et enrayer pour de bon le cercle vicieux des récidives, alors que prévaut l’impunité.

Ensler leur propose un modèle : à eux d’entamer le travail de se regarder enfin dans une glace et d’admettre les ravages en chaîne qu’ils causent dans notre société.

Merci aux éditions Denoël de contribuer à l’amplification de cette voix indispensable en ce début de nouvelle décennie et à bientôt pour de nouvelles ondes,

Harmony

Théâtre, Traductions

« Les Fleuves de Chine » d’Alma De Groen : la découverte

KATHERINE : Un jour, elle m’a dit qu’elle pensait
qu’elle aurait mieux fait de ne pas se marier,
qu’elle aurait mieux fait de devenir explorateur.
[Tout à son souvenir, elle sourit.]
Elle rêvait des fleuves de Chine…

Il y a des découvertes fortuites qui tiennent à la fois d’une part de hasard et d’une solide intuition.

Quand au gré de mes lectures estudiantines, je lisais une passionnante étude du théâtre post-colonial écrite par Helen Gilbert et Joanne Tompkins, Post-colonial Drama: Theory, Practice, Politics (Routledge, 1996), je me suis arrêtée sur un paragraphe qui a retenu mon attention.

L’énigme

Elle mentionnait en passant, avec ce ton que l’on prend pour parler des œuvres trop connues et reconnues pour s’attarder sur des présentations, un classique dramatique australien, « contre-discours canonique » créé en 1987, dont je n’avais jamais entendu parler : Les Fleuves de Chine d’Alma De Groen.

Mon attention s’y est d’autant plus accrochée que les éléments évoqués étaient étrangement disparates : l’écrivaine néo-zélandaise Katherine Mansfield comme héroïne iconique, une fiction transversale de science-fiction politique… mais quel rapport avec les fleuves chinois dont parlait le titre ?

Ce bric-à-brac était assez obscur pour avoir l’air d’une énigme à élucider, de quoi piquer mon esprit curieux. J’ai marqué le paragraphe d’une croix, puis à la troisième mention toujours plus intrigante, j’ai fini par faire venir de l’autre côté de la planète le fin volume de ce texte mystérieux, édité dans l’unique maison d’édition australienne consacrée au théâtre, Currency Press.

La lecture

Non seulement cette lecture fut un choc intellectuel et esthétique, mais j’ai aussi découvert par son biais l’écriture très particulière d’une dramaturge inconnue et fabuleuse encore jamais traduite en France.

J’ai cru à une erreur ou une anomalie. Sans doute avait-elle fait l’objet de représentations françaises non publiées… ? Mais non : jamais le théâtre d’Alma De Groen n’a franchi la barrière de la langue française.

Je l’ai pris pour un coup de chance, une pépite d’or restée secrète, et un défi qui m’était lancé.

Au cours de l’année 2018, avec l’autorisation que j’ai obtenue de la dramaturge, je l’ai relevé.

La pièce

Le sujet sous-jacent et brûlant des Fleuves de Chine a le potentiel d’entrer en résonance avec beaucoup, aujourd’hui encore. Il s’agit d’une double mise en scène, en miroir, de l’incapacité induite à créer dans un environnement culturel qui efface les œuvres des personnes qui nous ressemblent.

Deux lignes narratives parallèles s’alternent.

L’une est centrée sur la figure historique de la nouvelliste Katherine Mansfield, à la fin de sa courte vie. Atteinte à la fois de la tuberculose et du syndrome de la page blanche, elle va consulter le mystique et escroc Georges Gurdjieff (dont même la grammaire hachée n’entame pas l’autorité) dans son Institut pour le développement harmonique de l’Homme à Fontainebleau. Elle se persuade que seul cet homme saura guérir son âme du mal qui la ronge…

Parallèlement, dans une Australie contemporaine « dystopique » où les femmes se sont emparé du pouvoir jalousement détenu par les hommes pour instituer un matriarcat rigide en lieu et place du patriarcat, les hommes n’ont plus le droit de publier et leurs œuvres sont bannies, oubliées. Wayne, jeune homme de ménage qui travaille dans un hôpital, se rêve quant à lui poétesse. Mais il sait que ses ambitions sont vaines dans une société où on ne prend pas au sérieux les hommes qui écrivent. Il commence à s’intéresser à un patient qui a tenté de se suicider en se jetant d’un immeuble…

C’est ainsi que l’histoire commence, et c’est à votre tour de la découvrir.

À bientôt pour de nouvelles ondes,

Harmony

NB : Vous travaillez dans le monde du spectacle ou de l’édition,
vous êtes directrice ou directeur de théâtre, productrice ou producteur,
metteuse ou metteur en scène, comédienne ou comédien,
ou bien encore éditrice ou éditeur, et la traduction de cette pièce pique votre curiosité ?
N’hésitez pas à m’envoyer vos questions à travers la rubrique Contact
et me demander une copie du texte français.

Si vous êtes spectateur ou spectatrice potentiel·le
et que vous aimeriez voir la pièce sur scène,
partagez l’article pour que le projet se fasse connaître
en France et en francophonie !