Lectures, Pour un monde meilleur, Vie de la Table

« Quand je serai grande je changerai tout » d’Irmgard Keun (1936)

Ce dimanche, parce qu’il faut bien se trouver de nouvelles façons de s’amuser en confinement, j’ai relevé le challenge #unlivreuncafe ! 📙

☕ En voici les règles : il s’agit de prendre et de poster sur Instagram une photo d’un livre et d’un café, de préférence avec une mise en scène en accord avec le thème du livre où l’esthétique de sa couverture. Et avec une présentation du livre en question, c’est encore mieux.

Pour ce faire, le livre que je venais de finir s’imposait : Quand je serai grande je changerai tout d’Irmgard Keun (1936), traduit de l’allemand par Michel-François Demet et révisé par Marie Hermann aux éditions Agone (2017), dans la collection Infidèles.

Coup de cœur absolu pour ce livre ! C’est le livre dont j’avais besoin en confinement, qui m’a fait rire toute seule dans mon lit à minuit passé.

Tout commence en 1918, en Allemagne, à la fin de la Première Guerre mondiale ; ce qui n’empêche nullement la narratrice de mener sa vie telle qu’elle l’entend, ou presque.

Accrochez-vous, car cette petite fille débordante de vitalité, que les autres enfants n’ont plus le droit de fréquenter, va vous embarquer dans un tourbillon de bêtises toutes plus délicieuses les unes que les autres et faire tourner les adultes en bourrique ! Et en même temps, parfois, ils sont tellement incohérents dans leurs attentes et empêtrés dans leurs contradictions qu’ils méritent bien d’être un peu secoués…

Ravie de découvrir Irmgard Keun, une autrice à l’humour décapant tellement craint par le régime nazi, dont elle a vu venir le danger dès le début, qu’ils ont classé toute son œuvre sur leur liste noire de la « littérature de l’asphalte avec tendances anti-allemandes » en raison de ses « attaques haineuses contre la morale bourgeoise et le caractère national allemand ». Interdite de publier, ses livres alimentant les flammes des autodafés de 1933, qu’à cela ne tienne : POUF !, elle leur pond trois ans plus tard, en guise de pied de nez, un Quand je serai grande… publié en Belgique !

C’est décidé, celle-là, je la ferai entrer au Dictionnaire universel des créatrices !

Merci à @unlivreuncafe d’avoir proposé sur Instagram ce défi amusant afin de pimenter notre confinement. ☕

Cela changera de mes photos de livres habituelles, en espérant que les couleurs vous donneront peps et bonne humeur !

Que les fractales vous soient propices,

Harmony

Théâtre, Traductions

« Les Fleuves de Chine » d’Alma De Groen : la découverte

KATHERINE : Un jour, elle m’a dit qu’elle pensait
qu’elle aurait mieux fait de ne pas se marier,
qu’elle aurait mieux fait de devenir explorateur.
[Tout à son souvenir, elle sourit.]
Elle rêvait des fleuves de Chine…

Il y a des découvertes fortuites qui tiennent à la fois d’une part de hasard et d’une solide intuition.

Quand au gré de mes lectures estudiantines, je lisais une passionnante étude du théâtre post-colonial écrite par Helen Gilbert et Joanne Tompkins, Post-colonial Drama: Theory, Practice, Politics (Routledge, 1996), je me suis arrêtée sur un paragraphe qui a retenu mon attention.

L’énigme

Elle mentionnait en passant, avec ce ton que l’on prend pour parler des œuvres trop connues et reconnues pour s’attarder sur des présentations, un classique dramatique australien, « contre-discours canonique » créé en 1987, dont je n’avais jamais entendu parler : Les Fleuves de Chine d’Alma De Groen.

Mon attention s’y est d’autant plus accrochée que les éléments évoqués étaient étrangement disparates : l’écrivaine néo-zélandaise Katherine Mansfield comme héroïne iconique, une fiction transversale de science-fiction politique… mais quel rapport avec les fleuves chinois dont parlait le titre ?

Ce bric-à-brac était assez obscur pour avoir l’air d’une énigme à élucider, de quoi piquer mon esprit curieux. J’ai marqué le paragraphe d’une croix, puis à la troisième mention toujours plus intrigante, j’ai fini par faire venir de l’autre côté de la planète le fin volume de ce texte mystérieux, édité dans l’unique maison d’édition australienne consacrée au théâtre, Currency Press.

La lecture

Non seulement cette lecture fut un choc intellectuel et esthétique, mais j’ai aussi découvert par son biais l’écriture très particulière d’une dramaturge inconnue et fabuleuse encore jamais traduite en France.

J’ai cru à une erreur ou une anomalie. Sans doute avait-elle fait l’objet de représentations françaises non publiées… ? Mais non : jamais le théâtre d’Alma De Groen n’a franchi la barrière de la langue française.

Je l’ai pris pour un coup de chance, une pépite d’or restée secrète, et un défi qui m’était lancé.

Au cours de l’année 2018, avec l’autorisation que j’ai obtenue de la dramaturge, je l’ai relevé.

La pièce

Le sujet sous-jacent et brûlant des Fleuves de Chine a le potentiel d’entrer en résonance avec beaucoup, aujourd’hui encore. Il s’agit d’une double mise en scène, en miroir, de l’incapacité induite à créer dans un environnement culturel qui efface les œuvres des personnes qui nous ressemblent.

Deux lignes narratives parallèles s’alternent.

L’une est centrée sur la figure historique de la nouvelliste Katherine Mansfield, à la fin de sa courte vie. Atteinte à la fois de la tuberculose et du syndrome de la page blanche, elle va consulter le mystique et escroc Georges Gurdjieff (dont même la grammaire hachée n’entame pas l’autorité) dans son Institut pour le développement harmonique de l’Homme à Fontainebleau. Elle se persuade que seul cet homme saura guérir son âme du mal qui la ronge…

Parallèlement, dans une Australie contemporaine « dystopique » où les femmes se sont emparé du pouvoir jalousement détenu par les hommes pour instituer un matriarcat rigide en lieu et place du patriarcat, les hommes n’ont plus le droit de publier et leurs œuvres sont bannies, oubliées. Wayne, jeune homme de ménage qui travaille dans un hôpital, se rêve quant à lui poétesse. Mais il sait que ses ambitions sont vaines dans une société où on ne prend pas au sérieux les hommes qui écrivent. Il commence à s’intéresser à un patient qui a tenté de se suicider en se jetant d’un immeuble…

C’est ainsi que l’histoire commence, et c’est à votre tour de la découvrir.

À bientôt pour de nouvelles ondes,

Harmony

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