Lectures, Pour un monde meilleur

« Les Impatientes » de Djaïli Amadou Amal (2020)

Heureuse que ce roman de l’écrivaine camerounaise Djaïli Amadou Amal, déjà lauréat du prix Orange en Afrique 2019 sous le titre Munyal, les larmes de la patience et réédité en France sous le titre Les Impatientes aux éditions Emmanuelle Collas, ait été cette semaine déclaré vainqueur du Goncourt des lycéens 2020. J’ai assisté mercredi à l’annonce en visioconférence de sa victoire et je m’en suis réjouie.

Si le mariage forcé est depuis longtemps un sujet qui foisonne en littérature, tant dans le registre comique que tragique, ce livre a le mérite de placer en son centre, à sa juste place, l’élément le plus occulté qui le constitue pourtant : le viol conjugal.

Djaïli Amadou Amal souligne que si ces trois histoires enchâssées – celles de Ramla, Hindou et Safira – se situent toutes dans le milieu qu’elle connaît le mieux, à savoir la société peule polygame musulmane du Cameroun, elle n’en est pas moins presque universelle. Le viol conjugal, rappelle-t-elle à ceux et celles qui voudraient éviter de s’y penser confronté·e·s, n’est pas un particularisme culturel que l’on pourrait associer singulièrement à un peuple, une nation, un groupe religieux.

Le roman met en lumière ce que toutes les sociétés patriarcales du monde refusent de reconnaître et d’admettre : que ce crime, maquillé sous le nom trompeur et sévère de « devoir » conjugal pour éviter de le voir et culpabiliser les victimes, n’est pas un fait extraordinaire, mais ordinaire, qu’il n’est pas commis juste par quelques monstres mais par de nombreux hommes mariés et pères de famille bien intégrés, qu’il n’est pas l’exception, mais la règle. Qu’il est tellement banal que son émergence destructrice est devenue le point (dé)structurant autour duquel s’organisent les vies et les psychés brisées dites « féminines » de milliards de femmes de par le monde depuis des millénaires. Que les hommes de leur propre famille les cassent et les soumettent par ce biais, et que trop peu y réchappent.

Comme vous vous en doutez, c’est un sujet qui me touche. J’ai déjà abordé la problématique de l’institution traditionnelle du mariage dans ma traduction du l’essai Le Mariage et l’Amour d’Emma Goldman. Par ailleurs, une prochaine publication suivra, qui abordera plus frontalement la question criminelle du viol conjugal.

Bravo à l’autrice des Impatientes pour son courage de briser l’omertà la mieux gardée du monde et pour cette nouvelle victoire ! Nous n’avons plus la patience de tolérer ces crimes et d’attendre un changement qu’on nous promet, pour encore un autre « monde d’après » que jamais on ne connaîtra.

Que les fractales vous soient propices,

Harmony

édition, Culture, Traductions

« Le Mariage et l’Amour » d’Emma Goldman (1914)

Premier livrel d’une nouvelle série de traductions féministes

On pense généralement au sujet du mariage et de l’amour que l’un et l’autre sont synonymes, qu’ils prennent leur source dans le même élan, et qu’ils répondent aux mêmes besoins humains. Comme la majorité de ce qu’« on » pense généralement, cette opinion repose non pas sur des faits réels, mais relève de la superstition.

Emma Goldman, Le Mariage et l’Amour (1914)

Chères lectrices, chers lecteurs,

Il est temps de vous annoncer une bonne nouvelle : la Table d’Harmony se fait petite maison d’édition indépendante !

Ma traduction de l’essai d’Emma Goldman Le Mariage et l’Amour (1912) est désormais disponible en livrel*, aux formats Kindle ainsi qu’ePub sur Kobo, Google Play Livres et le site de la Fnac.

C’est ma première publication indépendante, créée dans une perspective militante. L’objectif est de rendre facilement accessibles en français, et à mon rythme, de courts textes critiques de figures du féminisme anglophones méconnues en France et dans le monde francophone.

Dans cet essai de 1914 de l’anarchiste et féministe Emma Goldman, le mariage est mis sur le banc des accusés, au même titre que l’exploitation capitaliste. Contrat de dupe sous l’égide des religions et de l’État, l’amour y est l’appât accroché à son hameçon et la femme le poisson préparé dès la naissance pour être consentant. L’autrice dépouille l’institution conjugale de son mysticisme romantique et de sa respectabilité au nom de la défense des droits des femmes et des enfants. Aussi farouchement critique qu’optimiste, Le Mariage et l’Amour est un plaidoyer en faveur de la maternité et de l’amour libres.

Vous pouvez d’ores et déjà télécharger votre exemplaire en ligne à petit prix, découvrir le texte dans ma traduction et me faire vos retours, toujours précieux.

Surtout, dites-moi si l’initiative vous intéresse et si vous voulez découvrir d’autres textes à l’avenir. Ce n’est là qu’un début !

Bonne lecture à tou·te·s, et que les fractales vous soient propices !

Harmony

* Oui, « livrel » est bien la traduction de l’anglais ebook. N’est-ce pas joli ? Pourquoi ne pas l’utiliser davantage ?

PS : Dernières mises à jour le 14 juillet 2020 pour la mise en disponibilité du livrel sur Kobo et le 17 juillet pour la Fnac, puis pour sa sortie sur Google Play Livres en novembre 2020.

Lectures, Pour un monde meilleur

« Ce qu’elles disent » de Miriam Toews (2018)

Ces derniers mois, j’ai lu le roman canadien Ce qu’elles disent de Miriam Toews (Women Talking, 2018), publié en français dans la traduction de Lori Saint-Martin et Paul Gagné aux éditions Buchet/Chastel. Je vous en fais part pendant ce confinement, ainsi que d’autres lectures dont je n’ai pas eu le temps de vous parler avant.

Ce récit s’inspire des atrocités découvertes dans une communauté chrétienne mennonite de Bolivie dénoncées dans la presse dans les années 2000 : des hommes ont méthodiquement drogué et violé des femmes de leur communauté dans leur sommeil, leur faisant croire au réveil qu’elles ont été possédées par le Diable.

D’où un dilemme qui concerne beaucoup plus de monde que les branches religieuses minoritaires qui vivent en autarcie, loin du reste du monde, mais qui se pose au bas mot à toutes les femmes et tous les enfants violé·e·s et maltraité·e·s : doit-on se couper de nos racines, puisque ce sont elles qui nous mordent ? Ferait-on mieux de fuir ? Mais où trouver refuge, quand c’est dans notre refuge que l’on est agressée ? Quelles chances y a-t-il que ce soit mieux ailleurs ?

Miriam Toews, elle-même élevée dans la foi mennonite, imagine huit femmes agressées de cette communauté qui se réunissent pour décider quel parti prendre : pardonner ? partir ? rester pour se battre ?…

J’ai trouvé le rythme de l’histoire un peu long et la progression lente (mais vous avez le temps, maintenant…). Cependant, elle a le rare mérite d’aborder un sujet peu mis en lumière, car difficile à regarder en face : les violences sexuelles sont en écrasante majorité le fait d’hommes de confiance dans nos cercles proches, c’est-à-dire un crime intra-communautaire, voire intra-familial.

On touche presque une aporie. Et cette question devient de plus en plus préoccupante à une période où nous sommes prié·e·s de ne plus sortir de chez nous.

Autre point positif que je tiens à souligner, car c’était un sujet de crainte de ma part en ouvrant ce livre : non, ce roman ne vous inflige pas des scènes traumatisantes sous couvert de les dénoncer.

Soyez vigilant·e·s aux violences en ces temps d’enfermement, n’hésitez pas à appeler la police pour vous ou pour toute autre personne qui aurait besoin d’aide, et que les fractales vous soient propices.

Harmony

Lectures, Pour un monde meilleur, Vie de la Table

Mots Écrits : archives des violences contre les femmes

Hier soir à l’Espace des femmes, rue Jacob, à Paris, en partenariat avec la Maison de la Poésie, j’ai assisté à une impressionnante lecture publique d’archives sur les violences commises par les hommes sur les femmes depuis des siècles et des siècles d’histoire de France.

Ces archives ont été compilées avec soin, et obtenues après maints obstacles, par la comédienne Sophie Bourel, avec sa compagnie théâtrale et poétique La Minutieuse. J’ai pu apporter ma pièce à l’édifice avant, en participant à la transcription de quelques unes de ces archives…

Depuis les comptes rendus de procès en sorcellerie, des témoignages de femmes martyrisées par leurs conjoints violents que seules aident une poignée d’associations, en passant par les jugements de relaxe d’hommes coupables de féminicides, les lectrices et un lecteur volontaires ont brillamment mis en évidence dans ces « Mots Écrits » le continuum des violences sexistes et sexuelles du Moyen Âge à aujourd’hui.

Ça a été aussi pour moi l’occasion d’expérimenter (avec une belle coquille introductive de correcteur automatique) mon premier live tweet, que vous pouvez lire ici :

Un grand bravo à toutes et à tous pour leur courage, leur force morale et leur intégrité de nous présenter à voix haute ces archives tenues soigneusement sous clef depuis des décennies, voire des siècles !

À bientôt pour de nouvelles ondes,

Harmony