Pour un monde meilleur, Théâtre, Traductions, Vie de la Table

« Les Mauvaises Sœurs » d’Alma De Groen : traduction en confinement

Quoi de mieux, en ce début de second confinement, que de vous présenter les fruits mûrs du premier ? 🥝

Je ne sais pas m’ennuyer, et même enfermée chez moi en chômage partiel, je n’ai pas arrêté. En parallèle de la publication de l’essai d’Emma Goldman Le Mariage et l’Amour, traduit en français par mes soins, j’ai repris et mené à bout une autre traduction. Il s’agit d’une deuxième pièce, après Les Fleuves de Chine, d’une dramaturge australienne d’origine néo-zélandaise que j’adore : Alma De Groen.

Cette pièce en huis clos, portée par quatre femmes au milieu de la cinquantaine, a été écrite à une période du théâtre australien, les années 2000, où il n’y avait quasiment aucun rôle féminin de cet âge sur les planches.

Et vous savez quoi ? C’est aussi et encore le cas aujourd’hui en France, comme le met en lumière l’initiative du Tunnel des 50, ce pourquoi j’ai jeté mon dévolu sur ce texte, en plus de son humour corrosif, son irrévérence jubilatoire et son acuité déconcertante.

L’histoire ?

Le grand scientifique australien Alec Hobbes vient de mourir. Connu mondialement pour ses modélisations informatiques des stratégies de survie des espèces intelligentes, il a passé ses dernières années diminué par la maladie d’Alzheimer. Sa veuve, Meridee, cloîtrée dans le bureau du défunt dans les Montagnes Bleues, reçoit bon gré mal gré Judith et Lydia, deux amies du temps de la fac venues la réconforter. Une troisième s’incruste : Hester Sherwood, la féministe casse-pied de leur jeunesse qui avait disparu des radars. Sous l’œil sévère de l’ordinateur d’Alec, les retrouvailles des quatre amies s’enveniment alors que de vieilles rancœurs refont surface !…

Les Mauvaises Sœurs d’Alma De Groen entre tellement en résonance avec l’atmosphère mondiale actuelle que le Griffin Theatre de Sydney, en Australie, a d’ailleurs décidé de reprogrammer la pièce cet hiver :

Cela vous dirait de la voir au théâtre, en français, quand leurs portes rouvriront ? 🎭

Faites-le savoir !

À bientôt pour de nouvelles ondes,

Harmony

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vous êtes directrice ou directeur de théâtre, productrice ou producteur,
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ou bien encore éditrice ou éditeur, et la traduction de cette pièce pique votre curiosité ?
N’hésitez pas à m’envoyer vos questions à travers la rubrique Contact
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Culture, Théâtre

Halloween ou Arlequin ?

Connaissez-vous les liens obscurs entre Halloween et Arlequin ?

Le sympathique Arlechinno italien, qui foule toujours nos scènes de théâtre avec ses losanges, son masque et son bicorne, serait d’une extraction plus inquiétante que son costume bigarré nous laisse imaginer.

Son lointain ancêtre mythique aux racines nord-germaniques, Hellequin (ou Herlequin, Herla Cyning, Herla King, Harlekin, Erlkönig, Erlking…) ne serait autre que le roi légendaire – avec peut-être quelques fondements historiques – des bandits, des maudits, des démons, des morts sans repos et autres pauvres hères qui se réunissent en troupes spectrales, la Mesnée d’Hellequin, pour se lancer, les nuits où les mondes respectifs des vivants et des morts se rapprochent dangereusement, dans une fantastique chasse sauvage (die Wilde Jagdt, the Wild Hunt)…

Cette incarnation du Diable, pour l’Europe christianisée, aurait une ascendance païenne autrement plus noble. Ce serait Wotan lui-même, Odin pour les Scandinaves, le dieu-roi borgne de la connaissance, de la sagesse, de la victoire et de la poésie, découvreur des runes, qui mènerait à l’origine les morts dans leur chevauchée macabre. 

Cependant, le valet farceur de la commedia dell’arte aurait quant à lui gardé du Démon médiéval son traditionnel masque noir cachant son vrai visage et son chapeau à deux cornes qui évoque le bouc diabolique que l’on connaît bien, déformation du vieux dieu cornu de la nature. 

Y a-t-il une parenté étymologique entre Hellequin et Halloween ? Il y a une zone d’incertitude que certains n’hésitent pas à franchir, reléguant l’étymologie admise de All Hallows’ Eve, la « veille de la Toussaint », à une reconstruction chrétienne postérieure aux ancestrales manifestations qui ont nourri tous les carnavals et leur énergie révolutionnaire. 

Pour illustration, quelques photos prises l’année dernière, à la même période, lors de mon bref passage à la boutique vénitienne Il Campiello, à Paris, pour un remplacement impromptu. (Oui, j’aurais donc dans ma vie vendu des masques de Venise !) Entre autres personnages, les masques du medico della peste, le médecin de la peste, qui ont exercé sur moi une puissante fascination, prennent ce soir une étrange aura prophétique…

Belle pleine lune bleue à toutes les sorcières et sorciers de cette nuit unique et que les fractales vous soient propices ! 

Harmony

écriture, Culture, Lectures, Pour un monde meilleur, Théâtre, Vie de la Table

« La Mort et l’Écuyer du roi » de Wole Soyinka (1975)

Vous ai-je déjà parlé de cette pièce de théâtre stupéfiante, Death and the King’s Horseman de Wole Soyinka, connue en français sous le titre La Mort et l’Ecuyer du roi ?

Wole Soyinka
au sortir d’un théâtre
au Festivaletteratura
de Mantoue en 2019
(licence Creative Commons)

Quand j’ai découvert en khâgne le texte de cette pièce, grâce à notre professeure d’anglais de Fénelon, Mme Catherine Letellier, qui nourrissait un intérêt pour les littératures post-coloniales et notamment celles d’Afrique de l’Ouest (et que je salue et remercie), ce fut un choc retentissant. Soudain, j’ai cru voir se dessiner une nouvelle dimension…

Il m’a fallu aller plus loin. Quelques années après, je signais à la Sorbonne un mémoire sur huit tragédies du génie nigérian Wole Soyinka.

Cela a confirmé et approfondi ma perception première : depuis, j’ai appris à percevoir l’univers d’une nouvelle façon, plus riche et plus complexe, plus à même de recouvrir et d’expliquer les infinies imbrications et implications de la réalité.

Je ne vous résumerai pas la pièce, car je l’ai déjà fait de façon bien exhaustive et accessible à toutes et à tous : l’an dernier, j’ai créé et rédigé l’intégralité de la page Wikipédia francophone de La Mort et l’Écuyer du roi, à l’occasion de la première édition de son Mois africain.

Lisez-y le début et la mise en contexte, mais faites attention de ne pas vous gâcher les surprises : j’ai pris soin de présenter ce chef-d’œuvre en profondeur, jusque dans des détails où se logent parfois les clefs. Une fois la pièce lue, vous pourrez aussi aller plus loin en lisant ces explications informées que j’ai pu partager grâce à mes recherches.

Cette initiative a pour objectif de pousser à un déclic. Wole Soyinka a beau avoir été honoré en 1986 du prix Nobel de littérature, cette pièce époustouflante n’a à ce jour, à ma connaissance, jamais été jouée sur le sol français, malgré une édition française du texte et une première francophone au Sénégal. Elle mérite pourtant d’être lue, jouée, vue, car elle recèle une puissance transformatrice titanesque et le monde soi-disant « blanc », plus que nul autre, a besoin d’écouter ce qu’elle a à lui dire. Et je veux œuvrer à cet avènement.

Que les fractales lui soient propices,

Harmony

Culture, Lectures, Pour un monde meilleur, Théâtre

« Une saison au Congo » d’Aimé Césaire (1967/1973)

Deuxième participation pendant le confinement au challenge #unlivreuncafe, proposé par @unlivreuncafe, cette fois-ci à l’occasion du dimanche 10 mai, journée de commémoration de l’abolition de l’esclavage.

J’ai mis du temps à me mettre à cette pièce, car Une Tempête, réécriture de La Tempête de Shakespeare, m’a déçue par un trop-plein de didactisme qui m’a semblé rouiller les dialogues. Là encore, je dois dire que cette forme n’est pas le point fort de Césaire, bien meilleur quand son souffle se concentre en un monologue, comme dans la puissance dramatique extraordinaire du Discours sur le colonialisme. On le retrouve par petites touches dans Une saison au Congo, à travers certaines répliques de Patrice Lumumba.

Cependant, un peu de didactisme était ici le bienvenu, tant la situation du Congo de l’indépendance est complexe. Heureuse, d’ailleurs, d’avoir pu voir juste avant le récent documentaire Décolonisations de Karim Miské, qui m’a rafraîchi la mémoire sur ses grandes lignes et les protagonistes.

Ce que m’inspire la pièce et la situation historique qu’elle dépeint est tel que j’ai décidé de l’accompagner d’une Faucheuse aux mains blanches. Elle plane dès l’entrée sur un peuple saigné à blanc et s’abat, implacable, sur toute volonté de faire triompher le redressement du pays du côté de l’unité et de la vie : les dés pipés par les « ex »-colons belges forcent le ministre Lumumba et les autres tenants d’une véritable indépendance à jouer un jeu de dupes où leur échec est programmé à l’avance, et où les instances internationales, qui pourraient changer la donne, regardent leur dévoration, comme depuis les hauts gradins d’une arène romaine, et laissent faire, au nom de la « neutralité ».

L’horreur continue de l’histoire du Congo se résume par métonymie dans le nom de la capitale, plusieurs fois rappelé au cours de la pièce, tel un spectre qui la hante. Aujourd’hui Kinshasa, elle s’appelait encore « Léopoldville », d’après l’infâme Léopold II, roi des Belges, « le Roi aux 10 Millions de Meurtres sur la Conscience » comme l’a fixé Mark Twain.

Pour donner aux Français·e·s peu au fait une idée approchante du degré d’ignominie dans laquelle cela fait baigner la conscience, imaginez qu’en 1945 l’Allemagne ait gagné la guerre, que la France ait été annexée et que Paris ait été rebaptisée Hitlerville. Imaginez que des décennies après sa mort, après d’âpres luttes contre le travail forcé et des brimades à n’en plus finir, on vous « accorde » enfin l’indépendance. Et dans ce contexte, imaginez qu’à chaque fois que vous prononcez le nom du centre névralgique de votre pays que vous souhaitez émancipé, vous ne pouviez pas faire autrement que de rendre hommage au plus puissant de vos bourreaux et célébrer sa mémoire.

Comparaison n’est pas raison. Mais quand j’ai refermé les pages de cette pièce, je me suis demandé si au fond, de manière plus insidieuse, Hitler n’avait pas remporté la guerre, finalement.

Pour approfondir ces réflexions et découvrir la plume d’autres dramaturges, je vous recommande également Ventres pleins, ventres creux et Les Négriers (1971) de Daniel Boukman, ainsi que King Baabu de Wole Soyinka (2001).

À bientôt pour de nouvelles ondes,

Harmony

Lectures, Pour un monde meilleur, Théâtre

« Ce qu’il faut dire » de Léonora Miano (2019)

Offert à un ami togolais pour son anniversaire, lu avec autant d’intérêt par son épouse française, ce texte a vite fini entre mes mains curieuses.
Retour à l’envoyeuse.

Je l’ai commencé du bout des lèvres, à peine voisé, sur un strapontin du métro.
Je l’ai fini à haute et intelligible voix, en résonance, debout dans mon salon.
D’une traite, en poursuivant ma lecture en pleine marche.

C’est vrai que ce texte doit être dit, doit être prononcé, mis en voix, incarné, traverser le corps entier, porté par le souffle des poumons pleins jusqu’à la bouche.

Il faut trouver la vibration commune, se confronter à comment infléchir le son des variations typographiques inscrites en noir sur le blanc de la page.

Par la langue, il faut que ça atteigne le cerveau. Il faut que ça s’y inscrive. Il faut creuser. Excaver. Comme l’on sonde et fouille la terre pour trouver les ossements des crimes impunis, maquillés. Parce qu’il n’y a pas de paix sans justice.

Il faut lire Ce qu’il faut dire.

Merci à Léonora Miano. Merci aussi à l’éditrice Claire Stavaux sans qui nous n’aurions pas une telle sélection chez L’Arche. Une seule personne au bon endroit peut faire changer tant de choses.

Chers lecteurs, chères lectrices, à vous maintenant de le lire.

Que les fractales vous soient propices,

Harmony

Culture, Pour un monde meilleur, Théâtre, Traductions

« Les Fleuves de Chine » d’Alma De Groen : traduction-adaptation

Si nous réussissions à changer nos attitudes, ce n’est pas seulement que nous verrions la vie sous un jour différent, c’est que la vie elle-même en viendrait à être différente.
Katherine Mansfield

Alors que la langue anglaise fait preuve d’une (relative) grande neutralité de genre, il n’en va pas de même de notre langue française.

En tant que traductrice confrontée la pièce Les Fleuves de Chine d’Alma De Groen en langue originale (la moitié historique entre Katherine Mansfield face à son mari John Middleton Murry et le maître mystique Georges Gurdjieff mise à part), la moitié de science-fiction politique m’a vite posé problème.

Il m’a fallu trouver des moyens d’en rendre crédible le propos, qui repose sur un retournement narratif carnavalesque du rapport de forces entre les sexes, tout en le fondant dans une langue qui lui est fondamentalement hostile.

Le français, en effet, rend ce saut imaginatif impossible, du moins d’une manière crédible sur le long terme, par le verrouillage des règles mêmes de sa grammaire officielle. C’est pourquoi j’ai d’abord cru Les Fleuves de Chine impossible à traduire dans son intégralité dans notre langue, du moins sans que ce passage n’anéantisse d’un coup et irrémédiablement la suspension d’incrédulité de tout le public francophone.

L’intégration dans une même « communauté linguistique »,
qui est un produit de la domination politique
sans cesse reproduit par des institutions capables d’imposer
la reconnaissance universelle de la langue dominante,
est la condition de l’instauration
de rapports de domination linguistique.
Pierre Bourdieu
Ce que parler veut dire : L’économie des échanges linguistiques (1982)

Après une longue maturation et un travail de recherche, j’ai trouvé une parade linguistique créative apte à sauvegarder la crédibilité de la pièce en français. Ironiquement, cette transposition la rend encore plus frappante que le texte original, car l’écart entre les deux mondes se révèle alors encore plus terrible et profond.

Ainsi, pour une moitié du texte, j’ai opéré une certaine alchimie linguistique. Toutes les répliques des personnages natifs de la future Australie matriarcale imaginée par Alma De Groen ont été traduites, ou plutôt adaptées, en français, selon les principes de « la féminine universelle ».

Inventée (à ma connaissance) par la dramaturge féministe française Typhaine D, lauréate du prix Gisèle Halimi 2018 au concours d’éloquence de la Fondation des Femmes, dans son seule-en-scène Contes à Rebours (2012), « la féminine universelle » est une logique linguistique en opposition à « l’universel masculin ».

C’est « la française », mise en miroir provocateur et révélateur avec « le français ».

Il faudrait bâtir et imposer des modèles culturels féminins
(fondés sur une « spécificité » féminine, si l’on veut)
qui aient valeur universelle dans un monde où
universel = masculin.
Autrement dit, cultiver la marginalité
jusqu’à ce que la marge occupe la moitié de la page.
On en est loin.
Marina Yaguello, linguiste,
Les Mots et les Femmes (1978)

En cohérence avec le contexte politique, social et psychologique dépeint par Alma De Groen, j’ai porté l’innovation linguistique de Typhaine D plus loin en remplaçant la règle grammaticale dite du « masculin l’emporte (sur le féminin) » par « la féminine l’emporte (sur la masculine) », avec de surcroît la féminisation de certains mots-clefs fondateurs.

Dans son travail littéraire, Typhaine D respecte habituellement l’ancienne règle égalitaire de proximité, à part dans son morceau de bravoure satirique La Pérille mortelle, présenté au concours d’éloquence du collectif Droits humains pour tou·te·s, en contrepoint comique à la déclaration alarmiste de l’Académie française contre la pratique de l’écriture inclusive en 2017.

C’est de ce retournement parodique que je me suis inspirée – tandis qu’elle-même a entre temps fait de La Pérille mortelle un seule-en-scène complet qui a rencontré en 2019 un franc succès au Café de la Gare à Paris.

Ici, il s’agit de prendre à revers la règle artificielle de genre encore en vigueur en français actuel, ainsi justifiée par le grammairien Nicolas Beauzée en 1767 :

« Le genre masculin est réputé plus noble que le féminin
à cause de la supériorité du mâle sur la femelle. »

Elle fait écho à l’affirmation arbitraire de l’abbé Bouhours au siècle précédent :

« Lorsque les deux genres se rencontrent, il faut que le plus noble l’emporte. »

Ici, le genre le plus noble n’est plus celui que le public francophone a l’habitude d’entendre.

lire un texte qui transgresse la forme standard
force à changer de programme mental pour pouvoir lire.
il n’y a plus de distance.
la nouvelle forme,
qui d’une manière ou d’une autre n’est pas familière,
force à lire autrement
– non pas à lire à propos d’autres choses,
mais à lire d’une autre façon.
Andrea Dworkin
postface de Woman Hating (1974),
« La grande lutte de la ponctuation et de la typographie »

Seule cette inversion radicale du français permet de rendre compte de l’hécatombe masculine – la hausse du taux de suicide des hommes est évoquée dès l’ouverture de la pièce – et de la psychologie aliénée du personnage fictif de Wayne, inhibé en tant qu’homme dans cette société matriarcale qui l’empêche de se construire comme créateur.

Ce n’est qu’à ce prix que celle-ci apparaît comme une transposition fidèle du blocage créatif du personnage historique central : Katherine Mansfield, façonnée ici comme figure archétypale de l’autrice née en patriarcat.

Sans cela, la pièce d’Alma De Groen devient boiteuse, perd toute crédibilité dans le monde francophone et le public ne peut mesurer ni la pertinence ni la portée subversive du propos de cette dramaturge australienne contemporaine dont l’œuvre est restée jusqu’ici inédite en France.

La femme artiste,
c’est un endroit extrêmement douloureux de notre histoire,
parce qu’effacé complètement.
Il y a une ou deux figures qui émergent de temps en temps
et les autres n’existent pas.
Et, encore aujourd’hui, on est dans cet effacement des œuvres des femmes.
Carole Thibaut

Bonne découverte et à bientôt pour de nouvelles ondes,

Harmony

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Culture, Théâtre, Traductions

« Les Fleuves de Chine » : les personnages historiques – G.I.G. 3/3

Pour cette semaine du 131e anniversaire de Katherine Mansfield, voici le troisième personnage historique représenté dans Les Fleuves de Chine d’Alma De Groen, et sans doute le second en ordre d’importance face à l’autrice : le scandaleusement célèbre Georges Gurdjieff.

Georges Ivanovitch Gurdjieff

Il est difficile de présenter Georges Ivanovitch Gurdjieff, car même les éléments les plus simples de sa biographie sont sujets à caution. On lui connaît plusieurs dates de naissance, par exemple… et c’est loin d’être là la seule zone d’ombre.

G. I. Gurdjieff

Georges I. Gurdjieff serait né en Arménie, alors sous la domination de l’Empire russe. Il aurait dans sa jeunesse parcouru « l’Orient », fantasmé par les Européen·ne·s comme source ultime de sagesse et de spiritualité, jusqu’au Tibet, avant de commencer à attirer des disciples à Saint-Pétersbourg. Il traverse ainsi l’Europe dans la seconde moitié de sa vie et commence sa légende.

Pour les un·e·s, Gurdjieff est un grand maître spirituel, un visionnaire inspiré, un philosophe ayant accès à des dimensions invisibles aux simples mortel·le·s. Celui qui révèle à ses initié·e·s les vérités cachées de leur inconscient et les ouvre à un monde nouveau, grâce au « Travail » et à la « Quatrième Voie »…

Pour les autres, c’est un escroc, un gourou sans scrupule. Un charlatan qui profite de la crédulité de dupes pour les mettre sous sa coupe ou leur vendre n’importe quelle camelote incongrue, avant de changer de pays afin d’éviter les poursuites. Comme ces prétendus oiseaux exotiques d’une nouvelle espèce récemment découverte qu’il vendait empaillés, et qui se révélèrent de simples oiseaux communs, dont il avait peint le plumage de couleurs chamarrées.

Quoi qu’il en soit, son influence est assez grande parmi de nombreuses figures de l’élite financière et culturelle européenne du début du XXe siècle pour lui permettre de fonder en France sa propre structure où accueillir et initier ses ouailles : l’Institut du Développement harmonique de l’Homme, au Prieuré d’Avon, près de Fontainebleau.

C’est là que la nouvelliste néo-zélandaise Katherine Mansfield finira sa vie. Certain·e·s reprochent à Gurdjieff d’avoir accéléré sa mort, par un traitement inapproprié à son état de tuberculeuse ; d’autres lui font crédit d’avoir apporté un sentiment de paix à l’autrice pour ses derniers jours. Je vous laisserai découvrir avec le texte le parti pris de la dramaturge Alma De Groen, dans Les Fleuves de Chine, qui retrace cette période où l’écrivaine, au désespoir, s’est mise en quête de l’enseignement de Gurdjieff, à l’accent à couper au couteau, et s’est vue admise à ses côtés.

Figure de l’Ennéagramme

Aujourd’hui, le nom de Gurdjieff est relativement peu connu, par rapport à sa gloire d’antan et aux scandales qu’il a suscités. Toutefois, sa marque est encore visible dans les cultures occidentales contemporaines. L’Ennéagramme, par exemple, cette figure géométrique à neuf pointes circonscrites en un cercle censé représenter les neuf personnalités que peut prendre l’âme humaine. Il prétendait tirer cette connaissance et sa représentation des traditions « orientales » qu’il aurait longuement étudiées, bien que la recherche n’ait exhumé aucun vestige de cette forme géométrique en Asie. La théorie perdure pourtant jusqu’à aujourd’hui et connaît un regain de popularité dans la discipline des études de la personnalité.

Alors, que vous inspire cet étrange olibrius, mystique ou crapule, dernier personnage historique de notre série, qui déjà de son vivant tenait plus de la fiction que d’une réalité prouvée ? N’hésitez pas à donner votre avis, et bien sûr, que les fractales vous soient propices !

Harmony

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« Les Fleuves de Chine » : les personnages historiques – J.M.M. 2/3

Deuxième dans la série des présentations en l’honneur du 131e anniversaire de Katherine Mansfield, je vous présente son époux, John Middleton Murry, un des personnages historiques qui apparaît face à elle dans la pièce de la dramaturge néo-zélandaise Alma De Groen, Les Fleuves de Chine.

John Middleton Murry

John Middleton Murry (1889-1957), né à Londres, est un critique littéraire britannique majeur du début du XXe siècle. Il étudie à Oxford, se lie entre autres avec le romancier D. H. Lawrence, son épouse la traductrice allemande Frieda Lawrence, née von Richthofen (avec laquelle il aura une liaison), et le poète T. S. Eliot.

John Middleton Murry

C’est en 1911 qu’il rencontre Katherine Mansfield, via leur ami l’écrivain socialiste et féministe, alors très populaire et snobé par la critique, W. L. George. Ils débutent une relation en dents de scie où elle le quittera à plusieurs reprises. Rédacteur en chef de la revue littéraire et artistique Rhythm, il rejette la première contribution de la nouvelliste néo-zélandaise et exige une histoire plus « sombre ». Elle lui servira The Woman at the Store, mêlant folie et meurtre, qu’il fera alors paraître, mais qu’elle-même apprécie peu et trouve conventionnelle dans sa forme. Ainsi commence leur collaboration, longue et prolifique, mais aussi teintée d’insatisfaction.

Ensemble, John Middleton Murry et Katherine Mansfield cofondent avec D. H. Lawrence en 1914 la revue The Signature, vite disparue. Murry devient en 1919 l’éditeur du magazine littéraire The Athenaeum, où contribue alors Mansfield aux côtés des membres du fameux Bloomsbury Group. Il publiera également ses nouvelles dans The Adelphi, qu’il fonde en 1923, peu avant avant le décès de l’autrice.

Mansfield et Murry vivent ensemble, puis séparé·e·s, puis se retrouvent et partagent un mode de vie cosmopolite, presque nomade, en Angleterre, en France, en Suisse… Quand elle contracte la tuberculose, il finit par l’épouser et devient son second époux. Elle expirera cinq ans plus tard, son souvenir entêtant marquant cependant les trois autres mariages successifs du veuf, au point qu’il nommera sa fille aînée d’après elle, Katherine.

Éditeur de Katherine Mansfield au-delà de la mort, choisi comme exécuteur testamentaire, John Middleton Murry publiera l’entièreté de ses écrits dans une édition intégrale. Un choix allant à l’encontre des vœux de l’autrice, qui lui demandait de brûler tout écrit de sa plume qu’elle n’aurait pas eu le temps d’achever.

Dans Les Fleuves de Chine d’Alma De Groen, John Middleton Murry ne figure que dans une seule et importante scène en début de pièce, bien que son influence perdure tout au long. Il s’agit de l’Acte I, scène 3, que vous pouvez lire en français dans ma traduction dans le numéro de mai 2019 du Heron, la revue littéraire de la Katherine Mansfield Society.

Il y apparaît comme un époux moitié aimant, moitié négligent, qui vaque à ses occupations professionnelles et quotidiennes face à une Katherine Mansfield affaiblie et ralentie par la maladie, qui ne peut plus le suivre et se sent abonnée. Il refuse obstinément de l’écouter quand elle parle de sa probable mort prochaine et tente en vain de l’empêcher de se rendre à l’Institut pour le Développement harmonique de l’Homme de Gurdjieff, qu’il traite de charlatan…

À bientôt pour le prochain personnage historique de la pièce et pour de nouvelles ondes,

Harmony

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« Les Fleuves de Chine » : les personnages historiques – K.M. 1/3

Cette semaine, pour le 131e anniversaire de la naissance de Katherine Mansfield, le 14 octobre 1888, j’ai décidé de vous présenter, à commencer par elle puisqu’elle en est l’héroïne, les trois personnages historiques présents dans la pièce australienne, traduite et adaptée par mes soins : Les Fleuves de Chine d’Alma De Groen (1987).

Présentons donc le rôle principal : celui de la nouvelliste néo-zélandaise Katherine Mansfield.

Katherine Mansfield

Katherine Mansfield, nom d’autrice de Kathleen Beauchamp, épouse Murry (1888-1923), est née et passe son enfance à Wellington, en Nouvelle-Zélande, qu’elle quitte à 19 ans pour étudier en Angleterre. Alors qu’elle envisageait une carrière de violoncelliste et que son père la destinait à la comptabilité, elle se prend au jeu de contribuer au journal universitaire du Queen’s College de Londres, tant et si bien qu’elle en devient l’éditrice. Elle commence ainsi à marcher dans les traces de son illustre cousine, de 22 ans son aînée, la romancière britannique Elizabeth von Arnim (1866-1941).

Très tôt, Katherine Mansfield est à rebours de son temps. Elle ressent très jeune l’injustice que subissent les Maoris colonisés en Nouvelle-Zélande et Maata Mahupuku, alias Martha Grace, descendante d’un chef de tribu, sera son premier amour. En Angleterre, elle tombe enceinte d’un homme, en épouse en catastrophe un autre, qu’elle quitte aussitôt. Sa mère, qui soupçonne à tort une idylle avec son amie Ida Baker comme cause de la rupture, envoie sa fille dans un sanatorium en Bavière où elle fait une fausse couche. Déshéritée, Katherine Mansfield continue d’écrire, publie des textes teintés de son expérience, porte le deuil de son frère tué dans la Première Guerre mondiale. Elle apprend être atteinte de la tuberculose en 1917 et épouse John Middleton Murry au printemps d’après. Elle passe dans le sud de la France la fin de sa vie, qui s’achève à l’Institut pour le Développement harmonique de l’Homme de Gurdjieff au Prieuré d’Avon. Ainsi se finit, à 34 ans, sa vie courte, intense et tumultueuse.

La fiction moderniste de Katherine Mansfield, elle, joue avec les limites de l’acceptable en société victorienne et touche à l’indicible : toutes en contrepoints et en sous-entendus, ses narrations suggèrent bien plus qu’elles n’affirment. Le sentiment d’étouffement et l’impossibilité sociale de s’exprimer librement prévalent, comme la fausse joie pleine de déni qui inonde Félicité (Bliss), un de ses textes phares, où une jeune mère piégée dans un mariage d’apparence parfait se consume à singer un bonheur qu’elle ne ressent pas.

Connue pour ses nouvelles, plus rarement sa poésie, Katherine Mansfield privilégie les formes courtes, à l’écriture précise, ciselée et millimétrée. D’une exigence absolue, elle a donné comme consigne que ses écrits inachevés et tout autre qu’elle n’aurait pas destiné à la publication soient brûlés après sa mort. Le plus beau compliment que l’on évoque sans cesse sur sa plume est qu’elle seule réussit à susciter l’envie de Virginia Woolf (1882-1941), qui écrivit dans son journal à son décès, tel un aveu : « Elle avait la vibration. »

Dans la pièce d’Alma De Groen, nous découvrons une Katherine Mansfield diminuée par la tuberculose et entravée dans son processus créatif. Elle décide en dernier recours, contre l’avis de son époux, de consulter le mystique Gurdjieff et de se joindre à sa communauté près de Fontainebleau.

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Théâtre, Traductions

« Les Fleuves de Chine » d’Alma De Groen : la découverte

KATHERINE : Un jour, elle m’a dit qu’elle pensait
qu’elle aurait mieux fait de ne pas se marier,
qu’elle aurait mieux fait de devenir explorateur.
[Tout à son souvenir, elle sourit.]
Elle rêvait des fleuves de Chine…

Il y a des découvertes fortuites qui tiennent à la fois d’une part de hasard et d’une solide intuition.

Quand au gré de mes lectures estudiantines, je lisais une passionnante étude du théâtre post-colonial écrite par Helen Gilbert et Joanne Tompkins, Post-colonial Drama: Theory, Practice, Politics (Routledge, 1996), je me suis arrêtée sur un paragraphe qui a retenu mon attention.

L’énigme

Elle mentionnait en passant, avec ce ton que l’on prend pour parler des œuvres trop connues et reconnues pour s’attarder sur des présentations, un classique dramatique australien, « contre-discours canonique » créé en 1987, dont je n’avais jamais entendu parler : Les Fleuves de Chine d’Alma De Groen.

Mon attention s’y est d’autant plus accrochée que les éléments évoqués étaient étrangement disparates : l’écrivaine néo-zélandaise Katherine Mansfield comme héroïne iconique, une fiction transversale de science-fiction politique… mais quel rapport avec les fleuves chinois dont parlait le titre ?

Ce bric-à-brac était assez obscur pour avoir l’air d’une énigme à élucider, de quoi piquer mon esprit curieux. J’ai marqué le paragraphe d’une croix, puis à la troisième mention toujours plus intrigante, j’ai fini par faire venir de l’autre côté de la planète le fin volume de ce texte mystérieux, édité dans l’unique maison d’édition australienne consacrée au théâtre, Currency Press.

La lecture

Non seulement cette lecture fut un choc intellectuel et esthétique, mais j’ai aussi découvert par son biais l’écriture très particulière d’une dramaturge inconnue et fabuleuse encore jamais traduite en France.

J’ai cru à une erreur ou une anomalie. Sans doute avait-elle fait l’objet de représentations françaises non publiées… ? Mais non : jamais le théâtre d’Alma De Groen n’a franchi la barrière de la langue française.

Je l’ai pris pour un coup de chance, une pépite d’or restée secrète, et un défi qui m’était lancé.

Au cours de l’année 2018, avec l’autorisation que j’ai obtenue de la dramaturge, je l’ai relevé.

La pièce

Le sujet sous-jacent et brûlant des Fleuves de Chine a le potentiel d’entrer en résonance avec beaucoup, aujourd’hui encore. Il s’agit d’une double mise en scène, en miroir, de l’incapacité induite à créer dans un environnement culturel qui efface les œuvres des personnes qui nous ressemblent.

Deux lignes narratives parallèles s’alternent.

L’une est centrée sur la figure historique de la nouvelliste Katherine Mansfield, à la fin de sa courte vie. Atteinte à la fois de la tuberculose et du syndrome de la page blanche, elle va consulter le mystique et escroc Georges Gurdjieff (dont même la grammaire hachée n’entame pas l’autorité) dans son Institut pour le développement harmonique de l’Homme à Fontainebleau. Elle se persuade que seul cet homme saura guérir son âme du mal qui la ronge…

Parallèlement, dans une Australie contemporaine « dystopique » où les femmes se sont emparé du pouvoir jalousement détenu par les hommes pour instituer un matriarcat rigide en lieu et place du patriarcat, les hommes n’ont plus le droit de publier et leurs œuvres sont bannies, oubliées. Wayne, jeune homme de ménage qui travaille dans un hôpital, se rêve quant à lui poétesse. Mais il sait que ses ambitions sont vaines dans une société où on ne prend pas au sérieux les hommes qui écrivent. Il commence à s’intéresser à un patient qui a tenté de se suicider en se jetant d’un immeuble…

C’est ainsi que l’histoire commence, et c’est à votre tour de la découvrir.

À bientôt pour de nouvelles ondes,

Harmony

NB : Vous travaillez dans le monde du spectacle ou de l’édition,
vous êtes directrice ou directeur de théâtre, productrice ou producteur,
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