Culture, Lectures, Pour un monde meilleur, Théâtre

« Une saison au Congo » d’Aimé Césaire (1967/1973)

Deuxième participation pendant le confinement au challenge #unlivreuncafe, proposé par @unlivreuncafe, cette fois-ci à l’occasion du dimanche 10 mai, journée de commémoration de l’abolition de l’esclavage.

J’ai mis du temps à me mettre à cette pièce, car Une Tempête, réécriture de La Tempête de Shakespeare, m’a déçue par un trop-plein de didactisme qui m’a semblé rouiller les dialogues. Là encore, je dois dire que cette forme n’est pas le point fort de Césaire, bien meilleur quand son souffle se concentre en un monologue, comme dans la puissance dramatique extraordinaire du Discours sur le colonialisme. On le retrouve par petites touches dans Une saison au Congo, à travers certaines répliques de Patrice Lumumba.

Cependant, un peu de didactisme était ici le bienvenu, tant la situation du Congo de l’indépendance est complexe. Heureuse, d’ailleurs, d’avoir pu voir juste avant le récent documentaire Décolonisations de Karim Miské, qui m’a rafraîchi la mémoire sur ses grandes lignes et les protagonistes.

Ce que m’inspire la pièce et la situation historique qu’elle dépeint est tel que j’ai décidé de l’accompagner d’une Faucheuse aux mains blanches. Elle plane dès l’entrée sur un peuple saigné à blanc et s’abat, implacable, sur toute volonté de faire triompher le redressement du pays du côté de l’unité et de la vie : les dés pipés par les « ex »-colons belges forcent le ministre Lumumba et les autres tenants d’une véritable indépendance à jouer un jeu de dupes où leur échec est programmé à l’avance, et où les instances internationales, qui pourraient changer la donne, regardent leur dévoration, comme depuis les hauts gradins d’une arène romaine, et laissent faire, au nom de la « neutralité ».

L’horreur continue de l’histoire du Congo se résume par métonymie dans le nom de la capitale, plusieurs fois rappelé au cours de la pièce, tel un spectre qui la hante. Aujourd’hui Kinshasa, elle s’appelait encore « Léopoldville », d’après l’infâme Léopold II, roi des Belges, « le Roi aux 10 Millions de Meurtres sur la Conscience » comme l’a fixé Mark Twain.

Pour donner aux Français·e·s peu au fait une idée approchante du degré d’ignominie dans laquelle cela fait baigner la conscience, imaginez qu’en 1945 l’Allemagne ait gagné la guerre, que la France ait été annexée et que Paris ait été rebaptisée Hitlerville. Imaginez que des décennies après sa mort, après d’âpres luttes contre le travail forcé et des brimades à n’en plus finir, on vous « accorde » enfin l’indépendance. Et dans ce contexte, imaginez qu’à chaque fois que vous prononcez le nom du centre névralgique de votre pays que vous souhaitez émancipé, vous ne pouviez pas faire autrement que de rendre hommage au plus puissant de vos bourreaux et célébrer sa mémoire.

Comparaison n’est pas raison. Mais quand j’ai refermé les pages de cette pièce, je me suis demandé si au fond, de manière plus insidieuse, Hitler n’avait pas remporté la guerre, finalement.

Pour approfondir ces réflexions et découvrir la plume d’autres dramaturges, je vous recommande également Ventres pleins, ventres creux et Les Négriers (1971) de Daniel Boukman, ainsi que King Baabu de Wole Soyinka (2001).

À bientôt pour de nouvelles ondes,

Harmony

Culture, Vie de la Table

Joyeuses Pâques confinées, grâce au chocolat du Furet Tanrade !

Joyeuses Pâques à vous ! Ou n’importe quelle occasion de vous faire plaisir, avec du chocolat ou d’autres douceurs, dans cette période peu propice aux réjouissances.

L’interdiction de se déplacer dans un périmètre restreint en période de confinement m’aura réservé de bien belles surprises. « Tu ne sais pas qu’un grand chocolatier et confiseur est installé près de chez toi, Harmony ? » m’a demandé ma mère à l’occasion de Pâques. Je l’ignorais ! Mais je suis partie en exploration hier, pendant l’heure qui m’était impartie, pour y puiser quelques trésors éphémères.

Au Furet Tanrade, ai-je eu le plaisir de découvrir, tout a l’aspect charmant de l’artisanat. Nous sommes invité·e·s à réutiliser les petits sachets qui enveloppent nos achats et vous pouvez payer moins cher votre confiture si vous venez avec votre propre pot vide à remplir ! Un effort méritoire qui ne date pas d’hier, dans une ville où l’excellence est souvent tristement synonyme de mépris et d’inattention pour les autres et l’environnement.

J’ai eu l’occasion de rencontrer le maître chocolatier M. Furet, simple et accueillant, choisi pour reprendre en 1990 l’affaire et les secrets de la chocolaterie familiale Tanrade, vieille lignée de confiseurs remontant au temps de Louis XV (!) alors en peine de succession, car M. Furet avait le respect de son savoir-faire ancestral. Un jeune homme charmant de son équipe m’a servie avec un sourire gourmand.

Grâce à ses recommandations, j’ai choisi une noix de Saint-Jacques en chocolat noir (mon préféré) accompagnée de friture, ainsi qu’un grand pot de confiture de clémentines et un petit de Furet’ela, pâte à tartiner de la maison ! Je n’ai commencé à manger que les petits poissons, et déjà je me régale…

Parisiennes, Parisiens vivant à proximité, sachez que la maison reste ouverte – en respectant les distances de sécurité en vigueur – tous les jours de 10h à 20h, y compris le lundi de Pâques ! Allez la découvrir, vous m’en direz des nouvelles !

À bientôt pour de nouvelles ondes,

Harmony

Culture, Lectures

« La lune est un roman » de Fatoumata Kebe (2019)

Joyau que cet ouvrage qui réconcilie paisiblement ce qu’on nous apprend à voir comme irréconciliables : la science et la mythologie.

Sublime couverture de chez Slatkine & Cie

Les mots savants puisent dans ces fantaisies millénaires, comme ces récits merveilleux sont parfois minutieusement structurés sur des observations exactes et lucides de l’unique satellite de notre planète.

L’écriture de Fatoumata Kebe, astrophysicienne française, est d’une clarté et d’une simplicité d’eau vive. Avec un talent mûr de pédagogue, elle rend immédiatement tangible et lumineux des phénomènes naturels qui défient l’imagination.

Moi qui croyais m’y connaître en matière de lune, puisqu’on me reproche souvent d’y être, j’ai tellement appris à cette lecture !

Je suis heureuse d’avoir été confinée avec cet astre, car ce fut pour moi le moment parfait pour chaque soir m’y pencher et goûter à sa lumière lunaire.

C’était un achat instinctif de l’été dernier. Je n’étais pas là pour ça. Mais la lumière de la lune sur cette couverture était si forte que je l’entendais m’appeler. Coup de foudre ! Il a fallu que je sorte avec. Je m’encanaillais à la Librairie de l’Inconnu, la librairie ésotérique de l’Odéon, et j’en suis sortie avec un ouvrage scientifique ; c’est le genre d’ironie que je goûte toujours. Et j’ai eu tellement raison.

Cette lecture m’a tant plu que j’ai songé à le proposer au travail comme possible livre audio à enregistrer, lu par son autrice. Mais malheureusement pour moi, et heureusement pour vous, ce livre existe déjà à écouter et vous est donc accessible même en confinement !

Merci, Fatoumata Kebe, de m’avoir accompagnée, enchantée et instruite pendant ces moments de solitude. Vous aussi devez être enfermée, mais je vous souhaite de tout mon esprit de réaliser votre rêve, de bientôt décoller pour les étoiles et de poser un jour le pied en terre sélénite.

Que les fractales vous soient propices ! 🌙

Harmony


🌔🌕🌖

Culture, Lectures, Pour un monde meilleur

« Ourika » de Claire de Duras (1823)

Dernièrement, j’ai découvert, dans une réédition de 1979 des éditions des femmes, la première héroïne et narratrice noire de la littérature occidentale, jamais mentionnée pendant mes études de lettres !

Début de conte de fée cruel qui finit en tragédie, c’est l’histoire d’une prise de conscience du racisme.

Déportée du Sénégal et sauvée in extremis de l’esclavage, Ourika est élevée dans l’aristocratie française pour comprendre à l’âge de 12 ans qu’elle en sera toujours exclue. Elle ne se sentait pas différente, jusqu’à ce que l’œil blanc la noircisse à ses propres yeux. Ses proches mêmes la refoulent à la marge.

Le personnage d’Ourika est d’une délicatesse infinie. Sa trajectoire injuste rappelle de façon réaliste le conte de La Petite Sirène d’Andersen, avec dix-quinze ans d’avance, où sa couleur de peau naturelle deviendrait, par le truchement pernicieux du racisme en France, insupportable queue de poisson qui la désespère. Là où la petite sirène acceptera de se métamorphoser en écume de mer, Ourika renoncera de même au monde et va trouver refuge dans un couvent.

Les notes qui accompagnent le texte soulignent sa dimension autobiographique. Se nourrissant de ses propres chagrins et de son sentiment d’étrangeté dans son milieu, l’autrice les a transposés et sublimés plus loin qu’elle-même, pour comprendre et inventer un personnage telle qu’Ourika.

Une lecture poignante et surprenante, que je vous recommande d’autant plus chaudement qu’elle devrait se trouver en bonne place au sein de notre panthéon littéraire français.

Que les fractales vous soient propices !

Harmony

Culture, Pour un monde meilleur

Le règne des Césars

« Dans la France du début du XXIème siècle, » lira-t-on plus tard dans les livres d’Histoire, « on honorait encore publiquement les hommes violeurs et sadiques en leur attribuant des dons surnaturels, supérieurs à la moyenne, notamment dans le domaine de l’art.

Leurs œuvres faisaient l’objet de distinctions spéciales et ils recevaient plus que toute autre catégorie de la population des subsides publiques afin de poursuivre leur carrière dans des conditions extraordinairement favorables, et donc rendre effective cette prophétie auto-réalisatrice.

Ainsi, Roman Polanski, criminel violeur notoire en fuite dans son pays, reçut le financement public de la Région Île-de-France, ainsi que le soutien et la collaboration de vedettes de la culture française de l’époque, jouissant d’une grande popularité, afin de réaliser le film J’accuse, distordant les faits réels de l’erreur judiciaire la plus emblématique de France, mais néanmoins nommé 12 fois aux Césars du cinéma.

Alors que des talents cinématographiques époustouflants étaient en lice face à lui, le prix du Meilleur réalisateur fut donc attribué au seul candidat connu pour être un violeur en série d’adolescentes, dans une indifférence quasi générale.

Seules quelques femmes quittèrent la salle en signe de protestation, et quelques autres n’exprimèrent ensuite que quelques plats regrets. »

édition, Culture, Vie de la Table

La Bibliothèque des voix

En décembre dernier, j’ai été accueillie aux éditions des femmes-Antoinette Fouque, maison historique qui a marqué à son émergence et pour toujours le paysage éditorial français. Après une passation tout en douceur avec ma prédécesseure Marie Debrouwère, que je salue et envers qui je suis profondément reconnaissante, me voici maintenant secrétaire d’édition de La Bibliothèque des voix.

Qu’est-ce que « La Bibliothèque des voix » ?

Inventée en 1980 sous un autre nom par la fondatrice de la maison, mais vite rebaptisée sous celui-ci, La Bibliothèque des voix est la première collection dans une maison d’édition française entièrement consacrée à des livres audio.

À l’époque, face à ces « livres parlants » enregistrés sur cassettes, on crie à la mort du livre ! Pourtant, les plus grandes voix du théâtre et du cinéma français viennent tour à tour faire cadeau de leur souffle et de leur timbre pour immortaliser sous ce format innovant des chefs-d’œuvre de la littérature française et mondiale. Michèle Morgan, Jeanne Moreau, Jean-Louis Trintignant, Fanny Ardant, Nathalie Baye, Isabelle Huppert, Daniel Mesguich, Isabelle Adjani… offrent leur voix à la Bibliothèque dont les rayons s’allongent et s’emplissent d’année en année, de décennies en décennies.

Fonder des bibliothèques, c’était encore construire des greniers publics, amasser des réserves contre un hiver de l’esprit qu’à certains signes, malgré moi, je vois venir.
Marguerite Yourcenar, Mémoires d’Hadrien

Évidemment, le livre n’en est pas mort pour autant et se porte très bien. Peut-être même encore mieux : puisque pour être lu à La Bibliothèque des voix, encore faut-il l’écrire, ce livre. D’ailleurs, les autrices et auteurs ne s’y sont pas trompé·e·s : Andrée Chedid, Nathalie Sarraute, Françoise Sagan, Julien Gracq, Hélène Cixous, Jacques Derrida, Marie Darrieussecq, Isabelle Carré… viennent lire leurs œuvres figées pour leur redonner le corps et la vibration qu’elles ont perdu·e·s sur la permanence de la page. Il y a quelque chose d’infiniment émouvant et troublant à entendre un texte lu et partagé par la voix de la personne même qui l’a écrit dans le silence et la réclusion.

Se voulant éternel
Il fixa son oreille
Sur la coquille du monde
À l’écoute
D’une voix souterraine
Qui l’escorte — le guide
Et l’agrandit 
Andrée Chedid, Rythmes

Ainsi, les livres de La Bibliothèque des voix sont des joyaux aux multiples facettes : objets d’art, documents historiques, souvent accompagnés de musique, parfois d’éléments de texte inédits, ils ont chacun leur cachet propre, leur raison d’être particulière et, perle après perle, forment ensemble un trésor inestimable de culture et d’humanités.

Cette année, la collection fête son quarantième anniversaire. Entre temps, les supports d’enregistrement et d’écoute ont changé, en accord avec les innovations technologiques des temps qu’elle traverse : de la cassette au CD, du CD au CD MP3, du CD MP3 au téléchargement numérique… Mais la qualité, l’élégance et la passion, elles, demeurent.

J’ai la chance d’arriver à ce moment charnière de son histoire et je suis heureuse de pouvoir apporter ma pierre à ce somptueux édifice.

À bientôt pour de nouvelles ondes,

Harmony

Culture

Léonard de Vinci, au Musée du Louvre

Cette année, le Père Noël a pris pour moi les traits de Léonard de Vinci. C’est bien l’exposition qui lui est dédiée que j’ai pu visiter au Louvre en cette fin décembre.

Léonard de Vinci est un artiste et penseur que j’aime depuis très longtemps. C’est peut-être même le premier dont j’ai entendu parler, grâce à l’admiration de ma mère pour son œuvre. J’aurais aimé qu’elle soit là avec moi pour le voir, et je suis triste pour elle que les billets se soient déjà tous envolés… (PS : et finalement nous avons réussi à y retourner ensemble ! N’y a-t-il pas parfois de joyeux retournements de situation dans la vie ?)

Fragment de génie,
carnets de Léonard de Vinci

Je suis sortie du Louvre avec le cœur et l’esprit en fusion, débordante d’un enthousiasme intellectuel explosif et d’une sérénité stellaire.

« Il a pensé les fractales !
Je l’ai vu dans ses croquis, dans ses carnets !
Il a compris que les arbres, le vivant, la nature
se développent en fractales !
L’Afrique le savait déjà depuis longtemps ;
mais pour l’Europe,
il avait cinq siècles d’avance ! »

Je ne peux vous montrer le dessin de sa main en question, car je n’ai pu prendre en photo la page de carnet : deux gardes chiourmes du musée empêchaient de les immortaliser sans flash, protégeant les prérogatives de leurs propriétaires.

Mais je l’ai vu et je le sais : Leonardo l’a observé et l’a compris. Et ça lui a suffi.

La Scapiliata, soit L’Échevelée,
par Léonard de Vinci

Cela m’a remplie d’une joie pure et simple et d’un élan de reconnaissance et d’amour fraternel un peu fou pour cet homme qui a vécu il y a six siècles et qui aimait comprendre pour comprendre.

Il y a quelque chose de doux là-dedans. Une intelligence tranquille, à l’image de tous ses portraits de femmes qui dégagent une sagesse paisible, une compréhension de tout qui les rend indulgentes, bienveillantes, compatissantes. Je crois que cet homme était doté de cette intelligence qui rend bon, cette tendresse face à la vie et aux autres.

C’est en cela que pour moi il représente une forme d’idéal, là où l’humanité doit tendre. De tous ses accomplissements, c’est le moins évoqué, et pourtant celui qui vient transcender tous les autres.

Chères personnes qui me lisent, vous comprendrez cette fois-ci mes bons vœux en cette fin d’année pour l’année à venir : que les fractales vous soient propices,

Harmony

Culture, Pour un monde meilleur, Théâtre, Traductions

« Les Fleuves de Chine » d’Alma De Groen : traduction-adaptation

Si nous réussissions à changer nos attitudes, ce n’est pas seulement que nous verrions la vie sous un jour différent, c’est que la vie elle-même en viendrait à être différente.
Katherine Mansfield

Alors que la langue anglaise fait preuve d’une (relative) grande neutralité de genre, il n’en va pas de même de notre langue française.

En tant que traductrice confrontée la pièce Les Fleuves de Chine d’Alma De Groen en langue originale (la moitié historique entre Katherine Mansfield face à son mari John Middleton Murry et le maître mystique Georges Gurdjieff mise à part), la moitié de science-fiction politique m’a vite posé problème.

Il m’a fallu trouver des moyens d’en rendre crédible le propos, qui repose sur un retournement narratif carnavalesque du rapport de forces entre les sexes, tout en le fondant dans une langue qui lui est fondamentalement hostile.

Le français, en effet, rend ce saut imaginatif impossible, du moins d’une manière crédible sur le long terme, par le verrouillage des règles mêmes de sa grammaire officielle. C’est pourquoi j’ai d’abord cru Les Fleuves de Chine impossible à traduire dans son intégralité dans notre langue, du moins sans que ce passage n’anéantisse d’un coup et irrémédiablement la suspension d’incrédulité de tout le public francophone.

L’intégration dans une même « communauté linguistique »,
qui est un produit de la domination politique
sans cesse reproduit par des institutions capables d’imposer
la reconnaissance universelle de la langue dominante,
est la condition de l’instauration
de rapports de domination linguistique.
Pierre Bourdieu
Ce que parler veut dire : L’économie des échanges linguistiques (1982)

Après une longue maturation et un travail de recherche, j’ai trouvé une parade linguistique créative apte à sauvegarder la crédibilité de la pièce en français. Ironiquement, cette transposition la rend encore plus frappante que le texte original, car l’écart entre les deux mondes se révèle alors encore plus terrible et profond.

Ainsi, pour une moitié du texte, j’ai opéré une certaine alchimie linguistique. Toutes les répliques des personnages natifs de la future Australie matriarcale imaginée par Alma De Groen ont été traduites, ou plutôt adaptées, en français, selon les principes de « la féminine universelle ».

Inventée (à ma connaissance) par la dramaturge féministe française Typhaine D, lauréate du prix Gisèle Halimi 2018 au concours d’éloquence de la Fondation des Femmes, dans son seule-en-scène Contes à Rebours (2012), « la féminine universelle » est une logique linguistique en opposition à « l’universel masculin ».

C’est « la française », mise en miroir provocateur et révélateur avec « le français ».

Il faudrait bâtir et imposer des modèles culturels féminins
(fondés sur une « spécificité » féminine, si l’on veut)
qui aient valeur universelle dans un monde où
universel = masculin.
Autrement dit, cultiver la marginalité
jusqu’à ce que la marge occupe la moitié de la page.
On en est loin.
Marina Yaguello, linguiste,
Les Mots et les Femmes (1978)

En cohérence avec le contexte politique, social et psychologique dépeint par Alma De Groen, j’ai porté l’innovation linguistique de Typhaine D plus loin en remplaçant la règle grammaticale dite du « masculin l’emporte (sur le féminin) » par « la féminine l’emporte (sur la masculine) », avec de surcroît la féminisation de certains mots-clefs fondateurs.

Dans son travail littéraire, Typhaine D respecte habituellement l’ancienne règle égalitaire de proximité, à part dans son morceau de bravoure satirique La Pérille mortelle, présenté au concours d’éloquence du collectif Droits humains pour tou·te·s, en contrepoint comique à la déclaration alarmiste de l’Académie française contre la pratique de l’écriture inclusive en 2017.

C’est de ce retournement parodique que je me suis inspirée – tandis qu’elle-même a entre temps fait de La Pérille mortelle un seule-en-scène complet qui a rencontré en 2019 un franc succès au Café de la Gare à Paris.

Ici, il s’agit de prendre à revers la règle artificielle de genre encore en vigueur en français actuel, ainsi justifiée par le grammairien Nicolas Beauzée en 1767 :

« Le genre masculin est réputé plus noble que le féminin
à cause de la supériorité du mâle sur la femelle. »

Elle fait écho à l’affirmation arbitraire de l’abbé Bouhours au siècle précédent :

« Lorsque les deux genres se rencontrent, il faut que le plus noble l’emporte. »

Ici, le genre le plus noble n’est plus celui que le public francophone a l’habitude d’entendre.

lire un texte qui transgresse la forme standard
force à changer de programme mental pour pouvoir lire.
il n’y a plus de distance.
la nouvelle forme,
qui d’une manière ou d’une autre n’est pas familière,
force à lire autrement
– non pas à lire à propos d’autres choses,
mais à lire d’une autre façon.
Andrea Dworkin
postface de Woman Hating (1974),
« La grande lutte de la ponctuation et de la typographie »

Seule cette inversion radicale du français permet de rendre compte de l’hécatombe masculine – la hausse du taux de suicide des hommes est évoquée dès l’ouverture de la pièce – et de la psychologie aliénée du personnage fictif de Wayne, inhibé en tant qu’homme dans cette société matriarcale qui l’empêche de se construire comme créateur.

Ce n’est qu’à ce prix que celle-ci apparaît comme une transposition fidèle du blocage créatif du personnage historique central : Katherine Mansfield, façonnée ici comme figure archétypale de l’autrice née en patriarcat.

Sans cela, la pièce d’Alma De Groen devient boiteuse, perd toute crédibilité dans le monde francophone et le public ne peut mesurer ni la pertinence ni la portée subversive du propos de cette dramaturge australienne contemporaine dont l’œuvre est restée jusqu’ici inédite en France.

La femme artiste,
c’est un endroit extrêmement douloureux de notre histoire,
parce qu’effacé complètement.
Il y a une ou deux figures qui émergent de temps en temps
et les autres n’existent pas.
Et, encore aujourd’hui, on est dans cet effacement des œuvres des femmes.
Carole Thibaut

Bonne découverte et à bientôt pour de nouvelles ondes,

Harmony

NB : Vous travaillez dans le monde du spectacle ou de l’édition,
vous êtes directrice ou directeur de théâtre, productrice ou producteur,
metteuse ou metteur en scène, comédienne ou comédien,
ou bien encore éditrice ou éditeur,et la traduction de cette pièce pique votre curiosité ?
N’hésitez pas à m’envoyer vos questions à travers la rubrique Contact
et me demander une copie du texte français.

Si vous êtes spectateur ou spectatrice potentiel·le
et que vous aimeriez voir la pièce sur scène,
partagez l’article pour que le projet se fasse connaître
en France et en francophonie !

Culture, Théâtre, Traductions

« Les Fleuves de Chine » : les personnages historiques – G.I.G. 3/3

Pour cette semaine du 131e anniversaire de Katherine Mansfield, voici le troisième personnage historique représenté dans Les Fleuves de Chine d’Alma De Groen, et sans doute le second en ordre d’importance face à l’autrice : le scandaleusement célèbre Georges Gurdjieff.

Georges Ivanovitch Gurdjieff

Il est difficile de présenter Georges Ivanovitch Gurdjieff, car même les éléments les plus simples de sa biographie sont sujets à caution. On lui connaît plusieurs dates de naissance, par exemple… et c’est loin d’être là la seule zone d’ombre.

G. I. Gurdjieff

Georges I. Gurdjieff serait né en Arménie, alors sous la domination de l’Empire russe. Il aurait dans sa jeunesse parcouru « l’Orient », fantasmé par les Européen·ne·s comme source ultime de sagesse et de spiritualité, jusqu’au Tibet, avant de commencer à attirer des disciples à Saint-Pétersbourg. Il traverse ainsi l’Europe dans la seconde moitié de sa vie et commence sa légende.

Pour les un·e·s, Gurdjieff est un grand maître spirituel, un visionnaire inspiré, un philosophe ayant accès à des dimensions invisibles aux simples mortel·le·s. Celui qui révèle à ses initié·e·s les vérités cachées de leur inconscient et les ouvre à un monde nouveau, grâce au « Travail » et à la « Quatrième Voie »…

Pour les autres, c’est un escroc, un gourou sans scrupule. Un charlatan qui profite de la crédulité de dupes pour les mettre sous sa coupe ou leur vendre n’importe quelle camelote incongrue, avant de changer de pays afin d’éviter les poursuites. Comme ces prétendus oiseaux exotiques d’une nouvelle espèce récemment découverte qu’il vendait empaillés, et qui se révélèrent de simples oiseaux communs, dont il avait peint le plumage de couleurs chamarrées.

Quoi qu’il en soit, son influence est assez grande parmi de nombreuses figures de l’élite financière et culturelle européenne du début du XXe siècle pour lui permettre de fonder en France sa propre structure où accueillir et initier ses ouailles : l’Institut du Développement harmonique de l’Homme, au Prieuré d’Avon, près de Fontainebleau.

C’est là que la nouvelliste néo-zélandaise Katherine Mansfield finira sa vie. Certain·e·s reprochent à Gurdjieff d’avoir accéléré sa mort, par un traitement inapproprié à son état de tuberculeuse ; d’autres lui font crédit d’avoir apporté un sentiment de paix à l’autrice pour ses derniers jours. Je vous laisserai découvrir avec le texte le parti pris de la dramaturge Alma De Groen, dans Les Fleuves de Chine, qui retrace cette période où l’écrivaine, au désespoir, s’est mise en quête de l’enseignement de Gurdjieff, à l’accent à couper au couteau, et s’est vue admise à ses côtés.

Figure de l’Ennéagramme

Aujourd’hui, le nom de Gurdjieff est relativement peu connu, par rapport à sa gloire d’antan et aux scandales qu’il a suscités. Toutefois, sa marque est encore visible dans les cultures occidentales contemporaines. L’Ennéagramme, par exemple, cette figure géométrique à neuf pointes circonscrites en un cercle censé représenter les neuf personnalités que peut prendre l’âme humaine. Il prétendait tirer cette connaissance et sa représentation des traditions « orientales » qu’il aurait longuement étudiées, bien que la recherche n’ait exhumé aucun vestige de cette forme géométrique en Asie. La théorie perdure pourtant jusqu’à aujourd’hui et connaît un regain de popularité dans la discipline des études de la personnalité.

Alors, que vous inspire cet étrange olibrius, mystique ou crapule, dernier personnage historique de notre série, qui déjà de son vivant tenait plus de la fiction que d’une réalité prouvée ? N’hésitez pas à donner votre avis, et bien sûr, que les fractales vous soient propices !

Harmony

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Culture, Théâtre, Traductions

« Les Fleuves de Chine » : les personnages historiques – J.M.M. 2/3

Deuxième dans la série des présentations en l’honneur du 131e anniversaire de Katherine Mansfield, je vous présente son époux, John Middleton Murry, un des personnages historiques qui apparaît face à elle dans la pièce de la dramaturge néo-zélandaise Alma De Groen, Les Fleuves de Chine.

John Middleton Murry

John Middleton Murry (1889-1957), né à Londres, est un critique littéraire britannique majeur du début du XXe siècle. Il étudie à Oxford, se lie entre autres avec le romancier D. H. Lawrence, son épouse la traductrice allemande Frieda Lawrence, née von Richthofen (avec laquelle il aura une liaison), et le poète T. S. Eliot.

John Middleton Murry

C’est en 1911 qu’il rencontre Katherine Mansfield, via leur ami l’écrivain socialiste et féministe, alors très populaire et snobé par la critique, W. L. George. Ils débutent une relation en dents de scie où elle le quittera à plusieurs reprises. Rédacteur en chef de la revue littéraire et artistique Rhythm, il rejette la première contribution de la nouvelliste néo-zélandaise et exige une histoire plus « sombre ». Elle lui servira The Woman at the Store, mêlant folie et meurtre, qu’il fera alors paraître, mais qu’elle-même apprécie peu et trouve conventionnelle dans sa forme. Ainsi commence leur collaboration, longue et prolifique, mais aussi teintée d’insatisfaction.

Ensemble, John Middleton Murry et Katherine Mansfield cofondent avec D. H. Lawrence en 1914 la revue The Signature, vite disparue. Murry devient en 1919 l’éditeur du magazine littéraire The Athenaeum, où contribue alors Mansfield aux côtés des membres du fameux Bloomsbury Group. Il publiera également ses nouvelles dans The Adelphi, qu’il fonde en 1923, peu avant avant le décès de l’autrice.

Mansfield et Murry vivent ensemble, puis séparé·e·s, puis se retrouvent et partagent un mode de vie cosmopolite, presque nomade, en Angleterre, en France, en Suisse… Quand elle contracte la tuberculose, il finit par l’épouser et devient son second époux. Elle expirera cinq ans plus tard, son souvenir entêtant marquant cependant les trois autres mariages successifs du veuf, au point qu’il nommera sa fille aînée d’après elle, Katherine.

Éditeur de Katherine Mansfield au-delà de la mort, choisi comme exécuteur testamentaire, John Middleton Murry publiera l’entièreté de ses écrits dans une édition intégrale. Un choix allant à l’encontre des vœux de l’autrice, qui lui demandait de brûler tout écrit de sa plume qu’elle n’aurait pas eu le temps d’achever.

Dans Les Fleuves de Chine d’Alma De Groen, John Middleton Murry ne figure que dans une seule et importante scène en début de pièce, bien que son influence perdure tout au long. Il s’agit de l’Acte I, scène 3, que vous pouvez lire en français dans ma traduction dans le numéro de mai 2019 du Heron, la revue littéraire de la Katherine Mansfield Society.

Il y apparaît comme un époux moitié aimant, moitié négligent, qui vaque à ses occupations professionnelles et quotidiennes face à une Katherine Mansfield affaiblie et ralentie par la maladie, qui ne peut plus le suivre et se sent abonnée. Il refuse obstinément de l’écouter quand elle parle de sa probable mort prochaine et tente en vain de l’empêcher de se rendre à l’Institut pour le Développement harmonique de l’Homme de Gurdjieff, qu’il traite de charlatan…

À bientôt pour le prochain personnage historique de la pièce et pour de nouvelles ondes,

Harmony

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